Désœuvrement, malaise chez les jeunes ?

Cette impression que chaque jour tombe une nouvelle horrible histoire de violence parmi les jeunes…

En janvier, c’est Yuriy, 15 ans, passé à tabac par une bande d’ados armés de marteaux à Beaugrenelle (Paris 15e). En mars, à Argenteuil (Val-d’Oise), c’est Alisha, 14 ans, battue et noyée par deux mineurs, dans un cauchemar qui mêle triangle amoureux et porno vengeur. Shakespeare-sur-Snapchat. Terrifiante tragédie. Notre jeunesse est-elle hors de contrôle?

Les Halles ne sont peut-être pas l’endroit le plus laid du monde, mais pas loin. Certainement le site où l’architecture a enchaîné le plus de fiascos, en tout cas. À tous les coups on perd. Refaçonné il y a à peine quatre ans, le vaste complexe à plusieurs niveaux est déjà décrépit, délabré. Quand il pleut, le toit fuit (au point qu’on doit fermer des escaliers). C’est triste comme un parking polonais.

Ce n’est pas un hasard. Les Halles, c’est le point de ralliement des gamins de banlieue dans le centre de Paris. Fauchés et apathiques, ils sont collés là comme sur un ruban de papier tue-mouches géant. Passez-y une journée, et 50 ou 60 mômes vous parleront volontiers jusqu’à vous chauler les oreilles. Un sur cinq seulement est au courant de la mort d’Alisha. Mamou, 16 ans, me dit : « Il se passe des choses, bien sûr, mais rien de grave. Y a parfois des trucs à régler, parce qu’on ne peut pas insulter ou agresser sans payer, mais souvent, c’est juste pour déconner. Y a rien à faire. Rien. Tout est fermé. Donc, on s’amuse. Ce n’est pas parce qu’on est jeunes qu’il y a des rixes. C’est parce qu’on se fait chier. »

Dessin de Zorro – Charlie Hebdo – 17/03/2021

Un de ses amis ne confirme pas ce côté pur loisir : « Nan, chez nous, c’est une guerre. Il faut se défendre. Il faut protéger les amis. Sinon, t’es niqué. On dit qu’il y a beaucoup de violence chez les jeunes, mais qu’est-ce qu’on attend de nous? C’est nous qu’on le vit. »

Une heure plus tard, Dion, 17 ans, me dit plus ou moins la même chose sur cette juvénile vérité de guerre permanente : « Il faut faire attention. Y a des niveaux. Yen a certains qui vont t’agresser pour rien. Petite bagarre et c’est tout, fini, mais y en a d’autres qui ont comme but de te faire mal. Sérieusement. Là, il faut être prêt à tout. » Dion parle comme un soldat — un soldat aimable et affable. Il m’offre même son conseil avunculaire : « Sois prudent quand tu en harponnes certains ici, y a des mauvais gars. »

« La réalité, c’est que, tout seul, c’est pas possible. Sans pote, sans bande, la vie est difficile. J’ai vu un documentaire sur les pingouins. Pendant l’hiver, des centaines se mettent en cercle, tout près, pour ne pas mourir de froid. C’est nous, ça. On n’a pas le choix. Sites seul, t’es une victime, ça marche comme ça. »

Quoi de neuf, franchement? La violence juvénile est une constante depuis au moins la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si quelque chose a changé, c’est qu’elle est en baisse régulière. L’OMS et d’autres institutions internationales publient des statistiques sur la fréquence de la violence entre mineurs. Il y a unanimité.

Depuis le pic global des années 1980, elle décline, invariablement. Et pourtant, depuis les années 1950, s’est installée une angoisse culturelle de la violence chez les jeunes, souvent liée à la musique. Les teddy boys, les greasers, les mods… les rockérs, les skins, les punks, les fumeurs de crack.

Le Royaume-Uni des années 1960 a été le théâtre de batailles rangées entre des centaines d’adolescents. Des petites villes côtières endormies résonnaient d’Azincourt ou de Trafalgar en Dr. Martens tous les week-ends. Et les médias d’annoncer, sans faute, la fin de notre civilisation.

En France comme en Amérique, cette doléance traditionnelle possède un composant racial. Awa a 17 ans, elle appartient à un groupe de cinq (le plus mixte de tous ceux que je rencontre ; Noires, Arabes et une fille blanche — donc un hijab contre une minijupe). « On s’en fout, nous, de tout ce qu’on dit sur nous sur les réseaux. C’est du racisme pur, en plus. Les petits Blancs ne sont jamais la cible. C’est nous, les Noirs. Si je me fais tabasser par une bande de Blancs, ça passera pas à la télé, n’est-ce pas? Mais si un taré noir dit un mot de travers aux flics ou à un prof ça fait une crise. C’est vraiment nul. »

En passant, c’est peut-être ça qui a le plus changé. La plupart des jeunes filles à qui j’ai parlé avaient une expérience de violence entre elles. Victimes depuis toujours de la menace de violences sexuelles, elles affrontent désormais aussi la réalité nouvelle d’une violence féminine. Merci le Girl Power.

La culture est réécrite par les bons élèves. Ça saute aux yeux quand les écrivains et les artistes parlent de violence. « La violence n’est pas le but, la violence est le moyen. » Ou : « Lorsque l’art entre dans une maison, la violence en sort. » Et même : « Survivre est une violence. » Mon cul, ouais.

Les esthètes sont inévitablement enclins à partir dans des envolées poético-philosophiques sur le concept abstrait de violence. C’est qu’ils ne participent pas aux bagarres de bar. Ils n’ont jamais goûté à la vérité ombilicale de la violence. Soit que, comme les drogues, la violence est souvent une activité tout à fait plaisante. Raison pour laquelle les gens la pratiquent.

« Quand j’étais jeune, m’explique un vétéran, 16 ans bien sonnés (un des rares gamins blancs ce jour-là), je me bagarrais pour le plaisir. C’était marrant. Maintenant, c’est plus sérieux. J’suis trop fort. Ça fait trop mal. C’est risqué, après un certain âge. La force, les armes, les beefs qui durent. Je cherche plus la bagarre, mais honnêtement, ça me manque parfois. »

Une fois n’est pas coutume, je suis moi aussi un personnage de ce reportage. Toute ma jeunesse à Belfast, j’ai parlé à des dizaines de journalistes étrangers de la détresse des enfants sauvages de ma ville natale. Parfois, je mentais, ou j’en rajoutais. Parfois, je m’amusais. En tout cas, je me faisais toujours payer. Aucun des petits Français ne m’a fait le coup. Ils sont donc déjà plus civilisés que nous l’étions. Ce dont je me souviens surtout, c’est d’un problème de traduction. Comment allais-je bien pouvoir expliquer à ces fils de pute d’adultes américains ou italiens quelle normalité atavique et anthropophage c’était, d’être jeune?

J’ai reconnu ça, aux Halles. Ils faisaient de leur mieux pour m’offrir un aperçu de leur monde, mais j’étais trop vieux, trop blanc et trop étranger pour comprendre. Ils essayaient d’approcher leurs métaphores et leurs exemples de quelque chose qui pourrait me parler. Mais que j’aie 30 ou 80 ans, c’était pareil pour eux. J’étais loin. Derrière l’épaisse vitre de séparation de l’âge adulte.

« Les vieux ont tendance à dire que c’était pas comme ça avant, m’explique Momo sur un ton gentiment condescendant, pendant que sa petite amie se tait à 20 cm d’altitude au-dessus de lui. « Contrairement à mon père, qui me dit toujours que c’était la même chose quand il était jeune. Toujours la bagarre, toujours il a fallu se battre. Alors, ça sert à quoi d’écrire ? Rien de nouveau. Vous avez juste oublié ce que c’est d’être jeune. »

Des incidents comme la mort bouleversante de la jeune Alisha sont des cas particuliers, ni politiques ni sociologiques. Ils sont le Grand-Guignol d’une colère et d’une peur individuelles. Ça arrivait dans les années 1930, ça arrivait dans les années 1980. Ils ont peu à nous dire sur la réalité violente quotidienne d’être jeune aujourd’hui en France ou ailleurs. Bien sûr, les écoles nous font l’effet de zones de guerre. Mais ça a toujours été le cas. J’ai grandi pendant une guerre civile. Je me suis toujours senti plus en sécurité et plus relax dans une emeute qu’à l’ecole.

J’ai quitté les Halles sous une pluie battante et impitoyable. Qu’est-ce que j’ai appris? C’est dur d’être jeune? Les Noirs parlent mieux anglais que les Blancs? Non. J’ai appris que la violence est une monnaie chez les jeunes. Et que des enfants sans protection doivent se protéger. Et que la seule manière de protester contre la violence, c’est la violence. Citer Gandhi ne va pas faire l’affaire.

En repartant, j’ai appris un dernier truc. Un garçon de 10 ou 11 ans passait avec son père, sa démarche dénotant une urgence sûre d’elle-même, comme s’il était en retard pour une réunion importante à La Haye, pérorant, volume au max : «… c’est de la bonne logique, comparé aux entorses de Mediapart. » (Je sais, vous pensez que j’invente. C’pas ma faute, c’est le monde qui est comme ça. La preuve : j’ai dû chercher le mot « entorse ».) J’ai fait une pause, perplexe et sidéré. La bonne logique? Fucking Mediapart! Deux pensées m’ont traversé. Un, si ce petit uber geek pompeux a survécu jusque-là, la situation des mineurs français n’est pas si dangereuse et désespérée. Et deux, je lui aurais bien foutu une raclée.


Robert McLiam Wilson – Traduit de l’anglais par Myriam Anderson – Charlie Hebdo – 17/03/2021