C’est quoi cette « Loi sur les “principes républicains” »

D’abord baptisée « loi contre le séparatisme », devenue depuis « loi confortant les principes républicains », elle a été présentée en Conseil des ministres ce 9 décembre 2020. Le texte vise notamment à mieux organiser le culte musulman en France, qui souffre d’une multitude de structures, entre le Conseil français du culte musulman (CFCM) et les diverses fédérations musulmanes, souvent liées à des pays étrangers.

Parmi les mesures prévues, une transparence accrue du financement des mosquées (auquel l’État français ne peut participer, au titre de la laïcité, mais) auquel d’autres États contribuent. Les dons étrangers dépassant 10 000 euros devront par exemple être déclarés aux pouvoirs publics, qui pourront éventuellement s’opposer à leur versement. Mais dans quelles proportions les pays étrangers financent-ils vraiment les mosquées françaises ? Et avec quelles conséquences d’un point de vue idéologique ? Bernard Godard, l’un des meilleurs connaisseurs de l’islam en France, aborde ce sujet complexe, avec nuances. Car, pour lui, les discours politiques actuels, simplistes, sèment plus la confusion qu’ils ne résolvent de problèmes…

  • L’un des points phares du projet de loi vise à mieux encadrer le financement des mosquées. C’est un sujet récurrent dans le débat politique depuis au moins cinq ans

Il y a eu des commissions parlementaires sur le sujet. Et de grandes déclarations de Manuel Valls, alors Premier ministre, qui disait « on va arrêter le financement étranger des mosquées »… tout en inaugurant celle de Strasbourg, payée par le Maroc, en présence du ministère marocain des Habous (les affaires islamiques).

De sa part comme de celles d’autres responsables, on a vu beaucoup d’effets d’annonce purement politiques.

  • Dans les faits, que pèse ce financement étranger des mosquées en France ?

Il est minoritaire et représente de 20 à 30 % du financement global. Nous ne sommes plus dans la situation des années 1980 ou 1990 où là, effectivement, pour la construction de grandes mosquées, on essayait d’aller chercher de l’argent dans les pays du Golfe… […]

En général, la construction d’une mosquée est décidée par une association qui, si elle a du mal à boucler son budget, va éventuellement solliciter une aide extérieure. Mais partielle. Rien à voir par exemple avec la cathédrale orthodoxe à Paris : 100 millions d’euros ont été versés par Moscou ! La Russie a acheté l’orthodoxie française. Ce n’est pas un reproche, juste une constatation.

Dans ce cas, on assiste effectivement à la mainmise d’un État sur une structure religieuse. Et ce n’est pas le cas avec les mosquées. D’autant qu’il serait caricatural de dire que les investissements étrangers correspondent à des placements d’imams, pour imposer une influence idéologique (en tout cas, pas pour les pays du Golfe, qui n’ont pas de communauté importante en France). L’argent de l’Arabie saoudite n’a jamais servi à imposer des imams wahabites ou salafistes. Entendons-nous bien : il y en a des salafistes en France. Mais ce n’est pas l’argent de l’étranger qui les nourrit. C’est plus complexe.

  • C’est pourtant une vision très répandue…

Disons que 5 ou 6 % des mosquées françaises sont d’obédience salafiste (dont celle de Pantin, qui a été fermée après l’assassinat de Samuel Paty). La plupart n’ont pas été financées par l’argent saoudien, qatari ou autre. Le processus a été postérieur à leur construction : des groupes de salafistes se sont installés dans des locaux déjà existants, et y ont pris le pouvoir de différentes manières (1). Certes, les Frères musulmans de l’UOIF, qui s’appellent maintenant Musulmans de France, ont reçu des fonds pour leur mosquée à Reims, ou pour celle de Mulhouse, mais ils en ont d’autres, ailleurs, pour lesquelles ils n’ont pas eu recours à l’argent qatari.

 […]

  • Le projet de loi prévoit un meilleur contrôle des flux financiers, avec notamment davantage de moyens accordés à Tracfin, l’organisme chargé de traquer la fraude fiscale, le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme…

Mais Tracfin contrôle déjà les flux. Et la plupart des banques qui abritent les comptes d’associations musulmanes se signalent d’elles-mêmes. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas dissimuler 1 ou 2 millions d’euros, ce n’est pas possible. Ce qui passe sous les radars, c’est l’argent cash qui ne transite pas par un circuit bancaire. Il existe, mais ce n’est pas énorme.

  • Donc, pour vous, la loi ne va pas changer grand-chose sur ce point ?

Non.

 […]

  •  Si l’État identifie des lieux de cristallisation des discours fondamentalistes, pourquoi attend-il pour intervenir ?

 […] Le 2 octobre 2020, c’est-à-dire avant l’assassinat de Samuel Paty, Emmanuel Macron a prononcé un discours aux Mureaux dans lequel il a parlé de « séparatisme islamiste »… La confusion s’est installée. « Islamiste » est un mot-valise qui, en soi, ne décrit pas le phénomène de la radicalisation, ou de son implantation dans des lieux précis. Je préfère donc utiliser le mot « fondamentaliste » pour décrire ces courants religieux musulmans en rupture de lien avec la société.

Ensuite, il est très complexe d’identifier nettement certaines mosquées comme des lieux de radicalisation. Car au fond… toutes peuvent l’être. J’exagère en disant cela, bien sûr, mais les réseaux radicaux se retrouvent où ils veulent. Certains se sont déjà donné des rendez-vous à la Mosquée de Paris… Toutes sortes de gens transitent dans les mosquées.  […] Des salafistes, c’est vrai, traînent dans telle ou telle mosquée, et certains sont engagés dans la mouvance terroriste. Les services de renseignement les suivent. C’est un problème sécuritaire. Il est d’ailleurs arrivé que la DGSI soit opposée à la fermeture d’une mosquée parce que sa surveillance lui permettait de « fixer » des gens qu’elle avait dans le collimateur.

 […]

  • Selon vous, existe-t-il un risque de rupture du lien social

Oui. Il y a des quartiers où certains veulent imposer à tout le monde un mode de vie spécifique, avec la consommation de certains produits, une façon particulière de s’habiller, le voile pour les femmes, etc. Et il y a des gens, au sein de la communauté musulmane, qui ne veulent pas du tout de ce communautarisme-là. Je connais des croyants, et même des très pratiquants, qui refusent que leurs enfants vivent dans cette ambiance. Quand le communautarisme religieux est repris et supporté par un groupe salafiste, cela se traduit, par exemple, par la création d’écoles séparées. Donc, bien sûr, le communautarisme religieux peut poser problème.  […]

  • Reste que le terrorisme commis au nom de l’islam a tué près de trois cents personnes en France depuis cinq ans, et que ses discours de haine continuent de prospérer, si ce n’est dans les mosquées, sur les réseaux sociaux

Oui, mais pour lutter contre, j’ai tendance à privilégier le côté sécuritaire. C’est avant tout une affaire de police et de justice.  […]


Valérie Lehoux. Télérama- Titre original : «  Loi sur les “principes républicains” : Lutter contre le communautarisme religieux, ce n’est pas combattre le terrorisme » Source (Extrait)


(1) Le projet de loi prévoit de limiter ces possibilités de putsch.