Un nouvelle fois l’Observatoire de la laïcité sur la sellette…

… ou qui veut tuer l’Observatoire de la laïcité ?

Jean-Louis Bianco (président contesté de l’Observatoire de la laïcité) a expliqué le 17 dec 2020 aux élèves du lycée professionnel Hélène-Boucher de Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis) la laïcité, telle qu’elle a été énoncée par la loi de 1905.

Analyse succincte de cette rencontre :

« Avant de conduire à des interdits, elle[la laïcité] désigne la liberté de croire ce qu’on veut. Ou rien du tout. Et d’exercer son culte. La laïcité n’est pas une valeur comme la liberté, l’égalité et la fraternité, elle est un principe au-dessus d’elles », précise-t-il, avant de répondre à leurs questions.

Naomi : « La laïcité n’interdit pas de blasphémer ? »

  • J.L. B. « Non, à condition de ne pas injurier des personnes en raison de leur religion ».

Rose : « Pourquoi on ne peut pas porter nos signes religieux à l’école ? »

  • J.L. B. C’est interdit aux enseignants, parce qu’ils représentent l’État, qui est neutre. Depuis 2004, les signes ostensibles sont aussi interdits aux élèves, pour les protéger de toute pression religieuse en raison de leur jeune âge. À l’université, ces signes sont autorisés. »

Et le voile intégral ?

  • J.L. B. « Une loi de 2010 interdit de dissimuler son visage dans l’espace public. Mais ce n’est pas au nom de la laïcité, c’est pour respecter “les exigences minimales de la vie en société” » […]

Une équipe de bénévoles, des moyens réduits

Depuis huit ans, ces échanges font partie du quotidien du président de l’Observatoire de la laïcité. Créé par Jacques Chirac en 2007, pour « assiste(r) le gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité », il n’a été mis en place qu’en 2013, par François Hollande. Composée d’une vingtaine de membres bénévoles, cette commission transpartisane réunit parlementaires (majorité et opposition), personnalités qualifiées (historiens, juristes…) et représentants ministériels. À sa tête, Jean-Louis Bianco (78 ans) dispose d’une équipe opérationnelle et d’un budget resserrés : quatre salariés et 59 000 euros annuels.

À chaque déplacement, à l’école, en prison, au sein d’entreprises ou d’associations, il s’agit de « promouvoir et expliquer le sens de la laïcité dans le cadre de la loi, indique le rapporteur général de l’Observatoire, Nicolas Cadène (39 ans). En huit ans, nous avons formé plus de trois cent cinquante mille personnes. » […]

« Il y a mille conceptions intellectuelles de la laïcité, mais un seul cadre juridique, précisé au fil du temps par les juges, qui souvent confirment nos avis. » Comme en 2014, quand la Cour de cassation a estimé qu’une crèche privée, Baby-Loup, pouvait interdire le voile à ses salariées, en le justifiant dans son règlement intérieur.

Au fil de la discussion, une enseignante raconte qu’elle ne choisit jamais des mères voilées comme accompagnatrices des sorties scolaires, car elle juge « le voile communautariste, et contraire à [s]es valeurs ».

J.L. B : « C’est votre sentiment. La loi, elle, n’interdit les signes religieux à l’école qu’aux enseignants et aux élèves. »

Des collègues racontent leur désarroi quand des parents refusent que leur fille aille à la piscine, ou quand des élèves contestent certains cours d’histoire… « L’Observatoire est une ressource pour consolider les connaissances des enseignants, qui se sentent souvent seuls », explique Nathalie Amaral, inspectrice d’académie, organisatrice de la formation.

 […]

Une conception “ouverte” de plus en plus contestée

Les avis de l’Observatoire sont consultatifs. En huit ans, il en a émis vingt-cinq, effectué plus de mille déplacements, édité cinq guides pratiques, répondu à des milliers de questions par mail, courrier ou téléphone. Sans compter l’instauration d’une Journée nationale de la laïcité, des cours d’éducation morale et civique, du plan Valeurs de la République et laïcité avec le ministère de la Ville… « Un travail de terrain considérable, hélas éclipsé par les polémiques », regrette Jean-Louis Bianco.

Car l’Observatoire est sous le feu de critiques régulières, accusé de minimiser les atteintes à la laïcité, d’en porter une vision trop ouverte, inadaptée aux menaces séparatistes, de privilégier des explications sociales aux dérives islamistes. Alors que le mandat de Jean-Louis Bianco prend fin le 2 avril, une partie du gouvernement, soutenue par les défenseurs d’une laïcité « de combat », plus restrictive, estime que la structure a fait son temps.

Les critiques ont enflé après l’assassinat du professeur Samuel Paty, le 16 octobre. Le 25 octobre, une tribune collective dans Le Journal du dimanche réclame de nouveaux moyens, « en remplacement de ceux qui se sont écartés de la défense de la laïcité, allant jusqu’à prendre le parti de ses adversaires ».

En plein effroi national, la presse annonce la dissolution imminente de l’Observatoire, ses dirigeants reçoivent menaces de mort sur les réseaux sociaux et visites agressives dans leurs bureaux. Jean-Louis Bianco en fulmine encore : « Nous accuser à mots à peine couverts d’être coresponsables de ce meurtre tragique, c’était moralement, humainement et politiquement inadmissible. »

Matignon l’a finalement laissé finir son mandat, mais promet de revoir le statut et l’organisation de l’Observatoire « à horizon de l’été ».

Signataire de la tribune, Gwenaële Calvès, professeure de droit public à l’université de Cergy-Pontoise, espère sa disparition : « Alors que sa mission est d’“assister” le gouvernement, Bianco et Cadène l’ont transformé en autorité indépendante. Ils prétendent “dire le droit”, mais celui-ci comprend de nombreuses zones obscures et disputées. Eux diffusent leur propre conception de la laïcité, réduite à la liberté de culte et à la coexistence pacifique des religions, en la présentant comme une vérité inscrite dans la loi. C’est une escroquerie intellectuelle. »

Des structures concurrentes au sein de l’État

 […] … signe de défiance, le ministère de l’Éducation nationale (J.M. Blanquer ?) a créé en son sein, en 2018, un Conseil des sages de la laïcité, structure concurrente de l’Observatoire… sans pour autant instituer le module de formation à la laïcité pour tous les enseignants, recommandé de longue date par ce dernier.

 […]

Un éventail de possibilités pour l’avenir

Attend-on trop de l’Observatoire de la laïcité ? La lutte contre le terrorisme et la radicalisation relève d’autres instances, liées au ministère de l’Intérieur, et il ferait figure de bouc émissaire, dans un débat passionnel.

Pour Philippe Gaudin, directeur de l’Institut européen en sciences des religions,  […] Entre les tenants d’une simple neutralité de l’État envers les religions (Aristide Briand) et ceux d’un strict contrôle des cultes et du recul du fait religieux dans l’espace public (Émile Combes), les premiers l’ont emporté il y a cent quinze ans. […]


Juliette Bénabent. Télérama. Titre original : « En France, la guerre de la laïcité aura-t-elle lieu ? ». Source (Extrait)