#MeToo et après …

Charlie Hebdo du 10/03/2021 – offre à ses lecteurs mâles une échappatoire sécurisée face aux gangs en minijupe et aux sections armées en stilettos de #MeToo.

Le hashtag MeToo est un succès mondial. Comme le politiquement correct dans les années 1980-1990, il a surgi de nulle part pour dominer les hit-parades. Le mouvement a déjà coincé un bon nombre de connards. Minables violeurs, pervers en position de pouvoir ou tripoteurs endémiques. Partout les hommes sont désormais terrifiés par cette nouvelle et sombre menace.

Evidemment, la meilleure façon d’éviter les problèmes avec #MeToo, c’est d’éviter de harceler, de forcer ou d’agresser les femmes. Mais si c’est trop difficile d’arrêter (existe-t-il des patchs ? des chewing-gums?), il y a un moyen plus simple. Devenez un politicien américain de droite.

#MeToo est d’abord une création made in USA. Les tro­phées de chasse qui ornent les murs du QG vont de la tête empaillée du malfaisant magnat du cinéma Harvey Weinstein à celle du pitoyable comique exhibitionniste Louis C.K. Mais si #MeToo a mis en lumière le prix de la virilité dans l’industrie du spectacle, dans le journalisme et à la télévision, le mouvement manque singulièrement de prises politiques. Et ce avec un président publiquement accusé d’agression sexuelle par au moins 26 femmes. Et dont la plus célèbre réplique restera : « Quand vous êtes une star, elles vous laissent faire. Attrapez-les par la chatte. Vous pouvez tout faire. » Échecremarquable, dans ces circonstances.

Andrew Cuomo est le gouverneur démocrate de l’État de New York. Au cours de l’année qui vient de s’écouler, en termes de relations publiques, Cuomo a bénéficié de l’immense avantage de ne pas être Donald Trump. Ses points presse sur la pandémie de Covid-19 étaient suivis à l’échelle nationale. Pendant que Trump prétendait que le virus était un canular ou recommandait de s’injecter de l’eau de Javel, Cuomo s’est montré prudent, rationnel et res­pectueux de la science. En bons chiots hyperactifs, les médias se sont roulés sur le dos pour se faire gratter le ventre. Des gros titres sur l’air de « Je crois que je suis amoureuse d’Andrew Cuomo » ont paru dans la presse. Il était devenu l’étrange sex-symbol des Américains progressistes, les « cuomosexuels ».

Mais ce badinage énamouré a tourné au vinaigre. Des rapports récents ont montré que Cuomo est directement impliqué dans une écoeurante tentative de minimiser d’au moins 50 % le nombre de morts en maisons de retraite dans son État durement touché. Melissa DeRosa, l’une de ses assistantes, a reconnu la dissimulation et présenté des excuses publiques. La procureure générale de l’État de New York, Letitia James, a publié un rapport qui confirme la sous-estimation des chiffres de moitié.

Une affaire solidement documentée. Qui n’a pas tropécorné la popularité de Cuomo. Ce qui a déplumé sa cote d’amour, ce sont trois accusations de conduite sexuellement inappropriée, dont la proposition malvenue d’une partie de strip-poker à une assistante, et un cas de main baladeuse lors d’un mariage. La photo dudit moment au mariage est un exemple merveilleusement vivace de l’expérience féminine face à l’expressionnisme mâle. Exposé au gouverneur imposant et sûr de lui, le visage de la jeune femme trahit une répugnance comique. On dirait un chaton qui aurait léché un citron.

Un certain nombre de responsables démocrates appellent déjà à sa démission (honteusement, des milliers de personnes âgées décédées n’ont pas produit de tels appels). Cuomo a diligenté une enquête sur sa propre conduite et s’est excusé en long et en large d’avoir causé de l’embarras, sans admettre le moindre tort : nouvelle forme d’excuse sans excuse qui devient courante à l’ère de #MeToo.

Ça, c’est ce que font les démocrates. Le seul scalp politique significatif de #MeToo aux États-Unis est celui d’Al Franken, l’ex-sénateur démocrate du Minnesota. Intelligent, populaire, efficace, Franken était peut-être le membre du Sénat le plus à gauche (à l’exception de Bernie Sanders).

En 2017, une photographie de lui alors en tournée de soutien moral aux troupes américaines au Moyen-Orient a fait grand bruit. On l’y voyait les mains au-dessus des seins d’une femme endormie mimant le geste sans les toucher. Il parodiait un sketch dans un spectacle qu’ils donnaient ensemble. Deux mois plus tard, Franken était poussé à la démission par ses collègues démocrates.

Pendant ce temps, chez les républicains accusés de conduite inappropriée, la réaction est tout autre. Ils font ce truc merveilleusement simple et efficace : ils attendent. Une semaine. Dix jours. Une quinzaine. Selon le principe que les flammes de la spéculation mourront une fois privées d’oxygène ou qu’un autre scandale prendra la place. Et ils ont presque toujours raison.

Car la mécanique morale de #MeToo est désormais soumise aux impératifs du journalisme.

Le reportage moderne est devenu environnemental, au sens où il est d’abord affaire de durabilité. La désirabilité journalistique d’un sujet ne tient ni à sa vérité ni à son impact, mais à sa potentielle longévité épisodique. Un papier qui tient un jour ou deux, c’est de l’histoire ancienne.

Désormais, il nous faut un récit sériel qui puisse tenir une semaine, un mois, un an.

L’histoire de Woody Allen, le gros dégueulasse des contes de fées, est le modèle accidentel de ce nouveau genre. L’origine. En 1993, Woody Allen et Mia Farrow ont allumé un bûcher qui flambe toujours. Deux sociopathes, étrangers à la pudeur et à la discrétion, ont répété le spectacle de leur haine passionnée en public. Impardonnables, ils ont fait de leurs enfants l’écran sur lequel projeter leur égotisme et leur bêtise.

Ainsi, la presse a-t-elle hérité d’une sombre et délicieuse saga qui a couru sur des décennies. Médiatiquement parfaite : un combat de gladiateurs sanglant où l’on n’a même pas besoin de payer les combattants. Vanity Fair, le New Yorker et le New York Times ne cessent de retourner à ce puits (qui ne tarira jamais). Plusieurs journalistes ont littéralement échafaudé leur carrière sur cette affaire.

Et Ronan Farrow, l’un des personnages principaux de ce sinistre feuilleton, est devenu le journaliste d’investigation idéal dans ce domaine rentable. Ses méthodes sont bâclées et discutables (d’autres journalistes se plaignent de lui avec une régularité monotone). Il y a quelque chose qui rappelle Julian Assange dans sa quête de visibilité, jusque dans leur brève tentative d’avoir leur propre émission de télé. Et pourtant, il est la figure de proue de l’investigation des affaires #MeToo.

Et c’est là que cela devient éthiquement tortueux et compliqué. Car il est indéniable que Farrow a écrit sur d’authentiques salauds. Et son rôle dans la chute d’Harvey Weinstein et celle du P-DG de CBS Les Moonves est déterminant. Mais même les « méthodes » de Farrow sont dépassées. Si quelqu’un se fait virer ou va en prison, c’est, de fait, la fin de l’histoire. C’est ainsi que fonctionne la justice, mais pas la presse, terrifiée par la rumeur de son propre déclin. Une fois encore, elle veut des sagas, des séries, des soap operas.

Quand un homme écrit sur #MeToo, il se doit (c’est obligatoire et c’est la moindre des choses) de souligner que le nombre de femmes qui profèrent de fausses accusations d’abus ou de harcèlement sexuel se situe entre infime et inexistant.

Comment je le sais? La logique. Les femmes qui osent parler se coltinent une épreuve publique effrayante, même lorsque l’authenticité de ces accusations est vérifiable. Leur vie est détruite. Des torrents d’agressions leur tombent sur la tête dans la presse et sur les réseaux sociaux : boulot perdu, adresse rendue publique, membres de la famille menacés (ainsi que la femme concernée, bien sûr). Ce n’est pas exclusivement une réaction de droite. Les deux Suédoises qui ont accusé Julian Assange (cette icône de la gauche) de viol ont dû déménager et changer de boulot.

#BalanceTonPorc est nécessaire, et durable. Mais les femmes impliquées dans le mouvement doivent se méfier d’une presse avide de ce sujet.

Les journalistes se fichent des victimes. Ce qui les intéresse, c’est notre désir de les consommer. Et ils n’hésiteront pas à se retourner contre celles qui profèrent ces accusations. À la vitesse où le vent de la mode tourne. Car qu’y a-t-il de mieux qu’un papier sur le gros méchant Depardieu violant des bus entiers d’écolières? Un papier sur des bus entiers d’écolières se révélant de vilaines menteuses lesbiennes. Qui ne le lirait pas?

Pendant ce temps, la carrière politique d’Andrew Cuomo est peut-être finie parce qu’il s’est montré leste et grande gueule. Pas à cause de la mort de milliers de vieilles personnes qu’il a essayé de cacher. #MeToo ? #ThemToo.


Robert McLiam WilsonTraduit de l’anglais par Myriam Anderson- Charlie Hebdo – 10/03/2021