Nous vivons dans une monocratie

Un texte qu’il aurait certainement fallu diffuser a une autre heure, un autre jour qu’un dimanche à 20 h, nous vous le concédons, mais qu’importe et bien que ce texte ne soit pas récent, il aurait tout aussi bien, pu être écrit de ce matin par Robert Badinter tant il nous semble nécessaire. MC

Où en est-on de l’abolition de la peine de mort dans le monde ?

Les progrès ont été beaucoup plus rapides que je ne l’imaginais le 30 septembre 1981, quand la France a supprimé la peine de mort. Nous étions alors le trente-cinquième pays abolitionniste dans le monde, on en compte aujourd’hui cent trente-six. Les Nations unies regroupant cent quatre-vingt-dix-huit Etats, les abolitionnistes sont aujourd’hui largement majoritaires. L’Europe est désormais libérée de la peine capitale. […] En 1981, franchement, je n’en espérais pas tant !

Il n’y a pas de retour en arrière possible ?

Ce qui est remarquable, c’est qu’il n’y en a jamais eu. Si on observe la situation du point de vue mondial, il reste trois grandes zones de bataille pour l’abolition.

  • la Chine, premier « producteur », et de loin, de peines capitales.
  • les Etats islamistes intégristes, les seuls où les exécutions sont aujourd’hui en augmentation.
  • les Etats-Unis, lieu privilégié de la bataille pour l’abolition, parce qu’ils incarnent le modèle occidental aux yeux du monde. La situation là-bas est complexe.  

[…]

Les Etats-Unis finiront inévitablement par abolir, non pas sous la pression de l’opinion publique, mais à cause des poisons que charrie la peine de mort, l’injustice sociale, le risque d’erreur judiciaire, le racisme. Et surtout parce que l’on constate que, pendant la durée des moratoires, la grande criminalité sanglante n’augmente pas. La lutte, au plan mondial, n’est donc pas finie, mais les progrès sont considérables.  […]

Plus généralement, du point de vue des droits de l’homme, l’évolution n’a pas été aussi positive…

Depuis la Déclaration universelle de 1948, nous avons connu en gros trois périodes.

  • Jusqu’à la chute du mur de Berlin, en 1989, c’était l’affrontement idéologique,
  • celui de ma génération, entre les tenants des droits de l’homme au sens classique du terme, essentiellement civils et politiques, et ceux qui considéraient avec mépris ces droits « formels »,
  • les tenants des droits « réels », essentiellement économiques et sociaux. Au sein de la Commission des droits de l’homme des Nations unies, à Genève, vous aviez ainsi, d’un côté, le bloc soviétique, ses satellites et ses alliés, et de l’autre, les puissances occidentales.

Le conflit a duré jusqu’à l’effondrement du bloc de l’est. On est ensuite entrés, depuis 1989, dans une courte période où les droits de l’homme ont été le plus largement reconnus, au moins en parole. C’était la grand-messe partout, y compris chez les tartuffes, ceux qui les violaient allègrement tout en ne cessant de s’en réclamer.

Et puis est venu le 11 septembre 2001…

La grande responsabilité de George Bush, c’est d’avoir légalisé des violations des droits de l’homme aussi effrayantes et brutales que Guantánamo, la zone de non-droit absolue. D’avoir légalisé la torture, d’avoir privé des accusés et des suspects de leurs droits élémentaires. Et, comme cela a été notre cas pendant la guerre d’Algérie, d’avoir jusque dans les textes, méconnu les droits de l’homme, dont par ailleurs les Etats-Unis se voulaient les champions. Du coup, dans les pays non occidentaux – en Afrique, dans l’ensemble des Etats musulmans, en Extrême-Orient -, l’accusation est celle du « double standard » : il y a deux poids, deux mesures. Pour vous les Occidentaux, pour vous les Américains, c’est l’habeas corpus, la garantie juridictionnelle, le droit à la défense. Pour les autres, c’est Guantánamo et la torture. Les droits de l’homme, produit de la société occidentale, ne valent que pour elle. Ne venez donc pas nous donner de leçons de morale !

Quelles en sont les conséquences ?

La naissance d’un nouveau conflit idéologique entre « universalistes » – que sont les droits de l’homme s’ils ne sont pas universels ? – et « différentialistes » ou « multiculturalistes ». Regardez ce que disent les Chinois, par exemple, mais aussi Castro ou Chávez : nous respectons les droits de l’homme, mais chaque Etat est souverain et libre de les interpréter et de les mettre en oeuvre à sa manière. Votre prétention à l’universalité n’est qu’une nouvelle forme d’ingérence. Quant aux Etats islamistes, ils considèrent les droits de l’homme comme un don de Dieu, qu’il convient par conséquent d’interpréter à la lumière de la charia, en excluant de fait les juristes au profit des docteurs en théologie. La tâche, pour les nouvelles générations, va être considérable.

 […]

On s’inquiète, en France, de l’extension de la garde à vue, de la multiplication des fichiers de police, de la loi sur la rétention de sûreté qui permet de garder indéfiniment en prison des détenus ayant purgé leur peine au motif qu’ils sont potentiellement dangereux : existe-t-il une menace pour les libertés publiques ?

S’agissant du terrorisme, tout attentat aveugle, dirigé contre des civils anonymes, par définition innocents, pour semer la terreur et la dévastation est un crime contre l’humanité. La fermeté s’impose. Cela dit, la lutte contre le terrorisme doit être conduite dans le respect des principes de l’Etat de droit. Justement parce que nous refusons l’idéologie de mort et de violence des terroristes. Les combats gagnés contre le terrorisme en Italie, en RFA, l’ont été dans le respect des principes de la démocratie. Quand on les méconnaît, les choses se terminent comme elles ont fini en Algérie dans les années 1950.

 […]

L’accélération de l’inflation législative est aberrante.  […]

 […]


Propos recueillis par Michel Abescat et Olivier Milot. Télérama. Titre original : « Robert Badinter : “Nous vivons dans une monocratie” ». Source (Extrait très court)