Féminismes : apprenons des autres

L’histoire des féminismes s’accélère, leur géographie s’amplifie, l’écho médiatique qui leur est accordé n’a jamais été aussi grand. Argentine, Chili, Brésil, États-Unis, France, Espagne, Liban, carré féministe dans le Hirak, pour ne citer que quelques exemples…

D’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, les modèles théoriques, les modes d’action militants, les contenus des revendications circulent mais convergent vers les mêmes buts : l’égalité, la liberté, l’émancipation des femmes, le combat contre le patriarcat.

S’il faut bien entendu éviter le piège du relativisme, ouvrir et décentrer le regard n’en demeurent pas moins essentiels. Les frontières nationales ne sont pas imperméables aux influences extérieures.

Apprendre des autres, se remettre en question, construire des controverses (plutôt que des polémiques) et les résoudre, c’est une force des féminismes depuis toujours. Les opposants aux droits des femmes y voient une occasion de discrédit et de disqualification, alors que c’est une très grande richesse.

Comme le note Carol Gilligan, « l’absence de conflit et de désaccord fait partie des marques de fabrique du patriarcat, là où la parole paternelle n’est jamais remise en question. »  

De son côté, bell hooks rappelle que, « dans notre société, il n’y a aucun mouvement progressiste qui n’a autant fait preuve d’autocritique que le mouvement féministe ». Ce sont les précisément divergences qui aident à déceler les points aveugles du combat contre l’oppression des femmes, de toutes les femmes, et à progresser pour construire un universel toujours plus inclusif.

Au Chili, ces dernières années, les féministes ont été des « entrepreneuses d’unité » de la société tout entière. Aux États-Unis, dès janvier 2017, elles ont été la première force d’opposition à Trump. Elles invitent observateurs et observatrices du monde social à saisir toute la complexité de ce dernier. Il est dès lors important de toujours réunir les conditions pour échanger, et de construire des lieux de débat.

Défaire l’ordre patriarcal nécessite de s’appuyer sur l’immense travail universitaire pluridisciplinaire en études de genre, mais aussi sur les savoir-faire militants et les expertises d’expériences, socialement construites, des femmes.

Tenir compte de leurs expériences différentes, ce n’est pas les exacerber, c’est au contraire une étape indispensable pour dés-essentaliser les individus ! Des formulations comme « double journée », « harcèlement sexuel », « charge mentale » ou « féminicide » sont nées du terrain avant de devenir mainstream.

Tisser des liens entre les différents féminismes est nécessaire pour renforcer la lutte contre les dominations genrées : il s’agit, collectivement, de dire « non » pour construire un « oui ». La question est stratégique (donc politique) tout autant qu’humaniste (il s’agit d’être solidaire) pour confirmer une « subjectivité puissante », comme le dit Elsa Dorlin : manifestations de masse, grèves du care, pétitions, boycotts, occupation de lieux publics, veillées, ouvrages, podcasts, revues, hashtags, stories, les répertoires et supports d’actions sont pluriels et toujours plus inventifs.

Dans le champ politique, le sport, l’art, la littérature, le divertissement en général, l’entreprise, les féminismes sont une immense puissance transformatrice, une source d’innovation et de création permanente. Ils créent de nouveaux récits, élargissent la palette des choix. Et malgré les inquiétudes bruyantes du patriarcat, y compris en France, cette (r)évolution est inéluctable.


Marie-Cécile Naves. Lu dans « La lettre IRIS » N°789 – Source