La pieuvre calabraise bien accrochée dans le sud de la France.

Reine de la vente de cocaïne en Europe, la ‘Ndrangheta a profité d’une longue léthargie policière.

La place beauvau a-t-elle laissé la pieuvre prendre ses aises sur la Côte d’Azur ?

La question taraude les magistrats spécialisés dans le crime organisé, qui ont constaté de sérieuses négligences policières dans ce domaine. « On a cru trop longtemps, chez nous, que la mafia était une histoire halo-italienne, reconnaît un juge. A tort : le sud-est de la France est en train de devenir le terrain de jeu de la ‘Ndrangheta. »

Au moment où, en Italie, un mégaprocès est en cours contre la puissante organisation calabraise (forte de 20 000 membres et premier importateur de cocaïne en Europe), deux affaires ont donné, coup sur coup, un aperçu de la taille de ses tentacules sur les bords de la Méditerranée.

D’abord, un spectaculaire coup de filet piloté le 15 septembre 2020 par la juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Marseille et le parquet anti-mafia de Gênes, avec 450 gendarmes et 120 carabiniers à la manoeuvre.

Blanche comme neige

L’histoire démarre en juin 2018 avec l’arrestation, lors d’un contrôle douanier, d’un petit convoyeur de stups. De fil en aiguille, les pandores de la section de recherche de Marseille remontent jusqu’à Patrick V., un trafiquant français, dont ils sonorisent l’appartement.

Bingo ! le trentenaire se trouve à la tête d’un réseau international de trafic de cocaïne. Dans les Alpes-Maritimes et en Italie, il écoule de la coke, achetée par dizaines de kilos en région parisienne. Patrick V. travaille main dans la main avec Domenico M., un Franco-Calabrais installé à Vallauris, considéré par la justice italienne comme l’une des têtes de pont de la ‘Ndrangheta dans le sud de la France.

Plusieurs membres de cette famille, tenue d’une main de fer par une mamma nonagénaire, sont déjà tombés pour trafic de blanche. Sur les écoutes, un autre client des carabiniers se met en évidence : Carmelo Sgro, chef de l’un des clans de la mafia calabraise. Les enquêteurs le voient officier comme juge de paix lorsque, en Espagne, des Albanais sous-traitants pour la ‘Ndrangheta se font carotter leur cargaison de schnouf par un Patrick V. trop entreprenant. Au total, 47 personnes ont été interpellées, dont 34 en France.

En octobre dernier, un mois après ce coup de filet, le corps de Joseph Fedele, un truand franco-italien condamné en 2014 pour trafic de coke, est retrouvé dans un fossé à Menton, avec deux balles dans la tête.

La victime était maquée avec la fille d’un ex-caïd de Toulon proche de l’ancien parrain varois, Jean-Louis Fargette. Venu spécialement d’Italie pour le contrat, le tueur se fait gauler par les carabiniers : il est le fils de Giovanni Pellegrino, un autre chef de clan calabrais. « Cette affaire confirme que le grand banditisme local s’est associé à la ‘Ndrangheta dans le trafic de cocaïne », souffle un flic marseillais. Sniff !

Famille au parfum

Et ça ne date pas d’hier. Dès 2011, la gendarmerie italienne avait découvert que le clan Pellegrino possédait une entreprise de terrassement à Menton. Malgré un signalement italien sur des soupçons de blanchiment, aucune enquête n’avait alors été ouverte dans l’Hexagone.

Même inertie, quatre ans plus tard, lorsque des carabiniers, grâce à un repenti, récupèrent le nom des correspondants de la ‘Ndrangheta en France. Parmi eux : une famille d’horticulteurs impliquée en 2012 dans un trafic de coke, qui, officiellement, oeuvrait dans la culture du jasmin pour l’industrie du parfum à Grasse.

La police n’a pas cru nécessaire d’aller cueillir plus d’infos.

Soucieuse de rattraper le temps perdu, la France, l’an dernier, a discrètement intégré la task force anti’Ndrangheta créée par Interpol. Et la PJ, en hâte, a mis sur pied un groupe « spécial mafia calabraise » au sein de son service de renseignement criminel.

Les Calabrais sont prévenus : les voilà dans le viseur.


Christophe Labbé – Le Canard Enchainé – 03/03/2021