Bouches décousues sur les essais nucléaires françaises

Irradiation, cancers… Tout comme le sera le nuage de Tchernobyl s’arrêtant aux frontières françaises, l’impact des essais nucléaires français, dans le Sahara -département français à l’époque– dans le Pacifique l’impact des explosions nucléaires, ont été systématiquement minorés.

C’est une histoire qu’on connaît à gros traits, frappée du sceau de la raison d’État.

De 1966 à 1996, la France s’est livrée à 193 essais nucléaires dans le Pacifique, sur les atolls de Moruroa et Fangataufa, à 15 000 kilomètres du territoire métropolitain. L’équivalent de 800 bombes de Hiroshima.

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Un demi-siècle plus tard, difficile d’ignorer les terribles conséquences, environnementales et sanitaires, de la campagne atomique décidée par le général de Gaulle pour « à tous, dans un monde dangereux, nous assurer la paix ».

Les faits ont été largement documentés et pourtant, la mémoire est fragmentaire, les zones d’ombre demeurent. Quelques dédommagements, pas d’excuses officielles. Jusqu’ici, le public connaissait la contamination, mais pas l’ampleur de la dissimulation.

[…] , une enquête hors norme vient jeter la lumière sur la réalité de cette page biffée de l’histoire contemporaine et coloniale, avec un site et un livre (1).

[…] , le média d’investigation Disclose, (à but non lucratif et financé par les dons), en collaboration avec un scientifique expert du nucléaire et avec Interprt, […] pour faire parler les traces du passé.

En analysant 2 000 pages de documents déclassifiés par l’État français en 2013, en réalisant des milliers de calculs, en recueillant des dizaines de témoignages sur place, cette « task force » a méticuleusement reconstitué la période la plus dangereuse, celle des essais atmosphériques, à l’air libre, de 1966 à 1974.

Les conclusions révisent à la hausse le bilan officiel : « La Polynésie n’est pas Prypiat [du nom de cette bourgade ukrainienne voisine de Tchernobyl, ndlr] », mais « les doses reçues par [les habitants], notamment par les enfants, sont dans certains cas bien supérieures à celles de Fukushima ». Comme le formule sans ambages un ancien du Service mixte de sécurité radiologique (SMSR), « comment voulez-vous faire péter des bombes et qu’il n’y ait pas de contaminations ? C’est impossible ».

En 2017, avant de mourir à Papeete, le lanceur d’alerte Bruno Barillot transmet 182 pages de documents classés confidentiel-défense.

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Avant de mourir en mars 2017 à Papeete, Barrillot […]  remet [à Nabil Ahmed, un artiste-chercheur membre du groupe Forensic Architecture],182 pages arides de notes confidentiel-défense, pleines de sabir militaire et de mensonges en bande organisée.

Privé de la mémoire précieuse du spécialiste, il faudra deux ans à Ahmed pour rassembler d’autres bonnes volontés et se plonger dans ces rapports inintelligibles. Tomas Statius, journaliste à Disclose, et Sébastien Philippe, un ancien ingénieur de la Direction générale de l’armement devenu chercheur à l’université de Princeton, décident de s’y coller.

Pendant deux mois, ils remettent les documents dans l’ordre, reconstituent la chronologie. L’un compile des unités de mesure disparates, rad, becquerel, millisievert ; l’autre liste des navires et des équipages. Philippe, qui étudie le nucléaire militaire depuis dix ans, traque « d’infimes disparités », que son œil scientifique sait repérer. Certaines valeurs ont été modifiées, d’autres enlevées, d’autres encore sont incomplètes.

Le niveau de secret frôle parfois l’absurdité. « Les engagés n’avaient pas le droit de parler de leurs blessures, mais les États-Unis ne se gênaient pas pour recueillir les poussières charriées par les vents », explique Statius. « On en apprendrait probablement davantage dans les archives de la NSA [l’agence de sécurité nationale américaine, spécialisée dans le renseignement électronique, ndlr]. »

Concentration de cas de cancers

En reportage sur place pendant trois semaines à l’hiver 2020, le journaliste ressent « la grande fatigue des locaux », notamment aux Gambier, un archipel à 1 000 kilomètres de la capitale, Papeete. Faute d’évacuation préventive, c’est aujourd’hui « un cluster de cancers », selon la terminologie d’un rapport secret des autorités polynésiennes. Il croise la route de Maoake Brander, 62 ans, qui vivait sur l’atoll de Tureia, l’un des plus touchés.

En 1967, à la suite du tir Arcturus, qui doit son nom à l’étoile la plus brillante de la constellation du Bouvier, « il a vu une masse rouge obstruer le ciel comme dans un mauvais film de science-fiction ». Depuis, c’est l’hécatombe. Il a subi une ablation de la thyroïde. Un cancer du poumon a emporté son père. Sa mère est morte d’une leucémie. Sa sœur, d’un cancer du sein. Un frère est malade aussi.

À mesure que l’enquête de terrain avance, Sébastien Philippe reconstruit patiemment les tirs les plus sales, recalcule les doses. En se fondant sur les comptes-rendus de l’époque, il analyse l’énergie de chaque explosion, la taille des particules, la forme du champignon, la météo de l’époque. Il conçoit des modélisations sur trois semaines, retrouve un nuage au Chili.

Confinement oblige, il ne peut pas utiliser les puissants ordinateurs de son campus ; au domicile familial, son ordinateur mouline sans interruption durant une semaine, au grand désespoir de sa femme. En pleine pandémie, les deux enquêteurs ne peuvent pas se rencontrer, mais le travail de l’un irrigue celui de l’autre.

Leur objectif commun : « écrire une contre-histoire des essais » et « offrir des armes scientifiques pour contester le discours officiel ». La démonstration la plus spectaculaire de ce credo est à chercher du côté de Tahiti, le 17 juillet 1974. Ce jour-là, une bombe de 4 kilotonnes détone à Moruroa. Nom de code : Centaure.

Mais rien ne se passe comme prévu. Alors que les retombées sont prévues vers l’ouest, dans l’eau, la masse d’air change tout de suite après l’essai, et le nuage, « dont personne n’avait jamais recalculé la trajectoire », prend la direction de Papeete, qu’il atteint deux jours plus tard, chargé de pluies radioactives. Selon les conclusions de Sébastien Philippe, qui finalise plusieurs articles scientifiques pour appuyer l’enquête journalistique, 110 000 personnes pourraient avoir été exposées. Bien au-delà des 3 425 ayant reçu « une dose mesurable », selon un rapport parlementaire publié en 2001. De quoi alimenter la lutte pour la réparation.

En 2010, la loi Morin a installé le Civen (Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires). Outre les personnes directement touchées, souffrant de l’une des 23 pathologies répertoriées, les familles peuvent demander justice au nom de leurs proches décédés.

Or, comme entend le démontrer Sébastien Philippe, cette instance « se fonde sur une méthode erronée » qui pénalise les requérants, sans avoir à justifier ses décisions. Dans ses cinq premières années d’existence, et sur la foi d’un logiciel mal utilisé, le comité a ainsi rejeté 98 % des dossiers.

En 2017, la fin du « risque négligeable », un dispositif de la loi qui permettait aux autorités de minimiser les seuils d’exposition, a sensiblement changé la donne (358 dossiers ont été instruits en 2018-2019), mais les chiffres restent insignifiants : en dix ans, 432 personnes ont été dédommagées par le Civen, pour des montants compris entre 10 000 et 900 000 euros. Les Polynésiens se comptent sur les dix doigts. Pour les associations locales, le compte n’y est pas.

[…]

En creux, cette enquête inédite vient changer le régime de la preuve, et ouvre la voie à de nouveaux modes d’investigation des crimes climatiques.


Olivier Tesquet – Télérama. Titre original : « Polynésie française : dans les coulisses d’une enquête sur un lourd secret d’État ». Source (Extrait) https://www.telerama.fr/debats-reportages/polynesie-francaise-dans-les-coulisses-dune-enquete-sur-un-lourd-secret-detat-6834313.php


  1. Toxique. Enquête sur les essais nucléaires français en Polynésie, PUF/Disclose, 2021 .