Si tu veux la paix prépare la guerre – Citation

Conflit franco-allemand sur terre et dans les airs

Depuis plusieurs semaines, et avec une intensité redoublée après le sommet Macron-Merkel du 5 février, de discrets conciliabules se tiennent au sein de la Direction générale de l’armement. Objectif : définir les bases du futur programme franco-allemand de défense. Les discussions devraient durer encore une dizaine de jours… à moins qu’elles ne fassent long feu. Car, entre les représentants des deux pays, le débat tourne parfois au tir de mortier.

L’idée est d’obtenir des industriels (jusqu’à présent concurrents) qu’ils s’entendent pour fabriquer les nouveaux équipements… sous réserve que les militaires soient d’accord sur le choix des armements.

Loopings ou loupé ?

Leader du camp français, le délégué général pour l’armement, Joël Barre; est flanqué des principaux industriels (Dassault et Airbus, notamment) et conseillé par quelques galonnés. En face, son homologue allemand, Benedikt Zimmer, est accompagné d’un entourage équivalent… avec, là encore, Airbus. Le 5 février, Macron avait exigé des négociateurs un accord sous deux semaines. Cet agenda risque d’être mis à mal par la multiplication des litiges.

La star annoncée de ce programme ? Le Scaf (Système de combat aérien du futur), qui doit combiner des avions (furtifs) du futur et leurs réseaux numériques intégrés au commandement. La France, en principe, est cheffe de file du projet.

Première chamaillerie : les chevaliers du ciel allemands, confiants dans le parapluie de l’Otan, se contenteraient volontiers d’un appareil plus modeste, qui ne décollerait pas d’un porte-avions ni ne transporterait des charges nucléaires. A tout hasard, ils font travailler en loucedé la partie allemande d’Air-bus sur ce type de zinc qui prolongerait leur actuel Typhoon. Or nos as de la voltige, qui volent en Dassault sous toutes les latitudes, réclament, eux, un super Rafale.

Deuxième dispute : les Allemands exigent la copropriété des brevets (passés et à venir) liés à la fabrication du Scaf, ainsi que la possibilité pour les constructeurs d’avions civils d’utiliser les inventions des ingénieurs militaires. Les constructeurs, Dassault en tête, et les équipementiers français poussent des hurlements devant ces exigences qui reviendraient à s’asseoir sur notre avance technique. « Il ne reste plus beaucoup de secteurs industriels dans lesquels nous sommes parmi les meilleurs du monde », fait remarquer l’un des fabricants, inquiets.

L’affaire risque de se compliquer davantage avec l’arrivée de l’Espagne, prête à payer 2 milliards pour obtenir les mêmes droits que les deux pays fondateurs.

Le leadership des combats à terre revient, lui, à l’industrie allemande. Le futur bijou sera le char MGCS. Lors du lancement du projet, en 2018, le constructeur allemand de blindés KMW et le français Nexter devaient se partager le marché au sein d’une holding commune domiciliée aux Pays-Bas, KNDS. Mais, en 2020, sous la pression du Bundestag, une autre boîte allemande, Rheinmetall (spécialisée dans l’artillerie de précision et l’électronique embarquée) a rejoint le programme. Berlin joue désormais à deux contre un face à la France. Thales et Safran, qui guignaient le juteux marché des équipements, craignent d’en faire les frais.

Maux d’amour

Dans les couloirs du ministère de la Défense, les armuriers tirent à boulets rouges sur Macron, l’accusant de sacrifier les intérêts de leur industrie sur l’autel des grands principes. Pièce à conviction : la visioconférence de presse qui a suivi le sommet du 5 février.

Le Président a célébré le « couple franco-allemand » comme le « cœur » de l’Europe. A cette douceur, Angela Merkel a répondu, à propos du Scaf, par un aimable tir de missile, essuyé sans broncher : « Il faut que les partenaires allemands soient à un niveau satisfaisant. On doit voir très précisément les questions de la propriété industrielle, du partage des tâches et du partage du leadership. »

La sénatrice (PS) Hélène Conway-Mouret, coauteure d’un rapport parlementaire sur ce dossier, fait la leçon au Président : « Il faut arrêter de dire à nos partenaires qu’on a besoin d’eux. Dans ces domaines, on est largement aussi compétitifs qu’eux ». La France, estime-t-elle, pourrait très bien se passer du voisin pour construire le Scaf, comme elle l’a fait pour le Rafale. À quand le couple franco-français ?


Alain Guédé – Le Canard Enchainé – 03/03/2021