La «BRP» et le proxénétisme : interférences?

 […] [La] Brigade de Répression du Proxénétisme (BRP), reste un objet de fantasmes, nourri de sulfureuses fictions et de documents épicés par des journalistes faits-diversiers ou des commissaires héroïsés. Entre prestige et soupçon…

Après avoir suivi, à partir de 2006, enquêtes et interpellations de ce service d’élite de la police judiciaire, et avoir accompagné la brigade des cabarets qui surveille les établissements de nuit à caractère sexuel, la sociologue Gwénaëlle Mainsant, chercheuse au CNRS, passe la légende au crible d’une socio-histoire, tout aussi passionnante.

 […] À la frontière de la sociologie, des imaginaires et des études de genre, l’autrice met en scène les tensions et les basculements qui se tissent, depuis la fermeture des maisons closes en 1946 : disparition progressive de l’objet « mœurs » avec la dépénalisation de l’adultère et de l’homosexualité ; oscillation entre renseignements sur l’intimité déviante des hommes puissants, et contrôle de la sexualité « dangereuse » des classes populaires nuisant à l’ordre public. Mais surtout comment, alors que la politique pénale française est abolitionniste (la prostitution étant vue comme une atteinte à la dignité humaine), la police, pour la contrôler, continue à l’organiser, et donc à la réglementer.

Votre essai s’ouvre sur une scène de surveillance et de filature, où, sociologue embarquée, vous en venez à jouer un petit rôle policier…

La BRP, dans le cadre d’une enquête sur un réseau ghanéen, surveillait, depuis un appartement où j’étais présente, un établissement suspecté d’être un hôtel de passe, dans le quartier parisien de la Goutte-d’Or. J’ai tenu à raconter d’emblée cette séquence pour souligner l’ambivalence de ma position sur le terrain.

Contrairement à ce qu’affirment d’autres sociologues sur la police, il n’y a pas d’ethnographie qui ne soit participante. La question est de savoir comment participer, sans devenir complice d’une institution répressive.

Il n’a pas été facile à cet égard de trouver ma place. Je suis arrivée à la BRP avec une grande distance sociale et morale, et ai dû travailler sur moi pour gagner la confiance des gens que j’observais, en acceptant leurs conditions de travail, horaires extensifs, plaisanteries, etc.

Ce qui implique de se fondre dans leurs codes, or lors d’une planque, il n’est vraiment pas possible d’attendre dans son coin… J’ai donc participé, de manière ténue, en allant vérifier un nom sur une boîte aux lettres.

Qu’avez-vous observé depuis ce poste privilégié, à l’intersection de la police et de la prostitution ?

La brigade des mœurs est un lieu de prédilection pour comprendre comment, à partir des marges, se construit la norme sexuelle. Les routines des pratiques policières participent à produire le droit et à fabriquer un ordre social : les policiers, qui sont aux prises avec la réalité multiforme de la prostitution, sont en permanence confrontés à des zones de flou, à des dilemmes pratiques, à des contradictions morales et émotionnelles, qui les forcent à qualifier eux-mêmes ce qu’est, ou n’est pas, la prostitution.

  • Qui est désigné comme prostitué(e)?
  • Quel événement déclenche une intervention?
  • Qui passe à travers les mailles du filet ?
  • À partir de ces questions, je cherche à analyser comment l’État, à travers ses agents, différencie la sexualité légale et illégale, déviante et normale.

En quoi la prostitution est-elle floue ?

Sa définition commune, échange de services sexuels contre rémunération, est très générale. Certaines féministes matérialistes comme Paola Tabet ou Gail Pheterson ont constaté que l’échange économico-sexuel, ainsi défini, se faisait presque toujours dans un seul sens : sexualité féminine contre rétribution masculine.

  • Comment qualifier alors une femme entretenue par son mari ?
  • Ou une jeune femme qui se fait offrir des cadeaux en échange de rapports sexuels dans un hôtel de luxe ?
  • Ou encore une masseuse qui, dans un salon, pratique un massage complet sur le corps d’un client ?

La prostitution n’a rien d’évident. Elle n’est d’ailleurs pas définie dans le droit français.

Dans ce flou juridique, une prostituée peut endosser plusieurs rôles :

  • coupable (de racolage ou de proxénétisme) ;
  • victime (de proxénétisme ou de traite des êtres humains) ;
  • ou encore « indic ».

Et ces rôles contradictoires peuvent s’entremêler:

  • victime de proxénétisme mais auteure de racolage;
  • victime de proxénétisme mais coupable d’être en situation irrégulière sur le territoire français…

Entre répression et compassion, cette indétermination, palliée par les policiers qui se chargent de trancher, a été exacerbée par la loi pour la sécurité intérieure (LSI), dite loi Sarkozy.

Qu’a changé cette loi en 2003 ?

Elle a réorienté le cadre de la prostitution dans un sens sécuritaire, en étendant la définition du racolage à ses formes passives, en alourdissant les sanctions contre le proxénétisme et en introduisant la traite des êtres humains dans le code pénal.

L’article 76 prévoit aussi d’octroyer un titre de séjour aux victimes de la traite qui dénonceraient leurs proxénètes. Cette mesure de protection, versant compassionnel de la loi, se veut un moyen d’abolir la prostitution et de maintenir l’ordre public.

À la fin des années 1990, avec la création de l’espace Schengen et le déclin de la prostitution « traditionnelle » (femmes françaises, blanches ou d’origine maghrébine, se prostituant de manière indépendante), a explosé une prostitution jeune et étrangère, en provenance d’Europe de l’Est, puis d’Afrique de l’Ouest, qui a empli les rues des centres-villes de façon ostensible, au point de provoquer une série de controverses politiques, sur la nécessité de protéger les victimes ou la nécessité de réprimer, tensions qui sont à l’origine de la LSI.

provoque une guerre des polices…

Avec la nouvelle loi, les effectifs de police et les moyens alloués à la question prostitutionnelle augmentent. De nouveaux services sont créés ou relancés. Fondée en 2003, et douée de compétences transversales dans tout Paris, à la différence des commissariats d’arrondissements, l’Unité de Soutien aux Investigations Territoriales (Usit) doit lutter contre le racolage, « nettoyer » les trottoirs.

La relance de l’Office Central pour la Répression de la Traite des Etres Humains (OCRTEH) vient aussi concurrencer la BRP. Cette guerre des polices porte avant tout sur les motifs prioritaires d’intervention : sauver des victimes, mettre fin à une nuisance publique, etc.

Chacune cherche ainsi à revendiquer son pré carré, en affirmant la légitimité de sa mission.

 […]

On envisage le travail policier sous l’angle de l’usage de la force, alors que les émotions jouent un grand rôle à la Mondaine : complicité, séduction, mépris, colère, moquerie, dégoût, ennui…

Les policiers déploient tout un travail relationnel et émotionnel pour faire parler les victimes, et établir une proximité en vue de les recruter comme indics. Leurs interrogatoires impliquent d’entrer dans le détail des pratiques sexuelles, ce qui n’est pas facile pour eux, quand il s’agit de corps et d’échanges qu’ils ne se représentent pas forcément, ou n’ont pas envie de se représenter, parce qu’ils ne relèvent pas de la traditionnelle binarité homme-femme.

Leurs routines professionnelles sont désajustées par rapport à la présence de prostitués, hommes ou transgenres, avec lesquels ils ne savent pas interagir émotionnellement.  […]


Juliette Cerf. Télérama. Titre original : « Police et prostitution : “Le contrôle de la sexualité reste un monopole masculin” ». Source (extrait)