Un regard sur la paysannerie.

Il n’y aura pas cette année de salon international de l’agriculture.

La pandémie aura empêché les grands événements qui rythmaient l’année comme le grand salon de l’agriculture, ce lieu unique de rencontres entre populations des villes et des campagnes. Nous n’avons donc pas pu voir cette année l’exposition des produits des terroirs, les belles charolaises ou limousines dans leurs robes rutilantes, les chercheurs de l’INRA nous expliquant leurs dernières découvertes, le voyage dans l’espace de la diversité de nos régions, des paysans heureux de partager les fruits de leur dur labeur avec les visiteurs-consommateurs.

Pourtant depuis le dernier salon leur situation ne s’est pas améliorée. Il faut même souligner le caractère alarmant de leurs conditions de vie. Revenus agricoles trop bas, baisse des prix agricoles à la production, absence de renouvellement générationnel tant la dureté du travail est disproportionnée, rémunération et conditions d’installation lestées par le poids du capital à acquérir, menaces nouvelles liées aux modifications climatiques, décisions européennes et nationales poussant à intensifier les productions contre le maintien de la biodiversité…

Les consommateurs quant à eux exigent de plus en plus des produits agricoles de qualité, cultivés localement et respectueux du bien-être animal.

Mais l’écart est grand entre le souhait des paysans d’entretenir les paysages et la biodiversité, de répondre aux demandes de qualité alimentaires et les politiques au service du capitalisme qu’ils subissent. C’est ce qui manque dans les films et reportages que nous voyons à la télévision depuis une semaine. Ces films ont connu du succès. Mais la beauté des paysages, l’amour des paysans pour leur métier, leur engagement malgré les journées harassantes, cachent des choix politiques orientés à les faire travailler toujours plus et produire plus intensivement.

Ces choix sont responsables de deux suicides par jour, des revenus mensuels à 300€, de l’humiliation de s’inscrire au RSA ou à la CMU tout en travaillant dur.

On a parlé de la création de l’office national du blé en cachant que ce fut une proposition et une élaboration de Waldeck Rochet, en tant que Président de la Commission de l’agriculture de l’Assemblée Nationale sous le Front Populaire.

On a parlé des actions contre les saisies en oubliant de dire que celles-ci ont été lancées et organisées par le conseiller général et premier député issu du monde rural du Lot-et-Garonne, Renaud Jean.

Il eut également été bien de montrer comment le marché commun agricole mis en place en 1962 organisa l’exode rural puis, plus tard, la baisse des prix à la production.

Ce ne sont ici que quelques exemples. Le prétendu apolitisme de ce genre d’émission vise évidemment à désarmer les paysans-travailleurs et, au-delà, tous les citoyens. Aujourd’hui encore les paysans sont en butte avec des décisions politiques qui les oppressent.

Prenons en trois :

  1. La loi dite « alimentation » votée en 2018 devait, parait-il, faire remonter les prix à la production. C’est le contraire qui se produit. Alors que les coûts de production ne cessent d’augmenter, le lait de vache à diminuer de 1%, celui des œufs de 42%, celui du porc de 25 %, mais le coût de la tonne de soja importé du Brésil pour l’alimentation a augmenté de près de 150€. On note une baisse des prix de 4% à la production, alors que les prix alimentaires à la consommation ont augmenté de 2%. On assiste donc à un véritable pillage du travail paysan sans bénéfice réel pour les consommateurs. En vérité une telle loi ne peut être que de l’affichage politique dans le cadre d’un « marché ouvert où la concurrence est libre » selon les traités de Maastricht et Lisbonne.
  2. C‘est mon deuxième point. Ce sont les modifications successives de la politique agricole commune qui ont détruit le principe de prix minima garanti sur tout le territoire de l’Union Européenne pour mettre les paysans en concurrence. C’est d’ailleurs ce qui a permis à l’Allemagne de devenir le premier pays « agro-alimentaire » contre la France. Et l’Union Européenne est elle-même un « marché ouvert ». Les deux termes sont importants.
  3. C’est mon troisième point : l’Union Européenne ouverte aux quatre vents explique cette floraison de « traités de libre-échange » qui mettent en concurrence des paysanneries aux conditions de travail, au climat et à la qualité de terres différentes. Pire, les normes sociales, sanitaires et environnementales sont différentes d’un pays à l’autre. Qu’y a-t-il de commun entre le propriétaire terriens de 50 000 ha au Brésil avec le paysan de Lozère, entre le paysan du Burkina-Faso et le beauceron ou le chef d’entreprise agricole du Texas ? Rien.

Voici des débats qu’il serait intéressant d’avoir dans le cœur de la société. Celui de la spoliation de la valeur créée par le travail paysan. On ne peut expliquer que les industries de transformation et de distribution aient pu augmenter leur chiffre d’affaire de plus de 6% ces derniers mois.

On ne peut pas non plus comprendre comment les grandes familles liées à l’agroalimentaire sont les plus fortunées, ou qu’une entreprise canadienne ait voulu faire main basse sur Carrefour après l’application d’un traité de « libre-échange » avec le Canada que le Parlement français n’a toujours pas ratifié. Peu importe, il est quand même mis en œuvre.

Il a été fait beaucoup de bruit il y a quelques jours autour des menus (provisoires) dans les cantines de Lyon. Le Ministre de l’agriculture en tête. Mais que défend-il aujourd’hui jusque dans les négociations de réforme de la politique agricole commune ? Rien de nouveau.

Rien sur les prix de base. Rien sur l’aide à l’installation. Rien sur l’aide aux paysans qui veulent changer de mode de culture. Ah si, on vous parlera des piliers 1 et 2 de la PAC pour nous embrouiller et éviter la question fondamentale : la rémunération du travail, la protection sociale, l’aide réelle au développement rural et à l’emploi qu’il ne faut pas confondre avec l’embellissement des bourgs ruraux de plus en plus déserts.

Que dit le Ministre des centaines de milliers de tonnes de viande importées contre notre propre élevage ? Ceci serait encore aggravé avec le traité dit « Union Européenne-Mercosur » qui prévoit de nouvelles importations massives de viande du Brésil ou d’Argentine, produite dans des conditions sanitaires et environnementales très différentes des normes en vigueur ici.

Ces choix politiques et économiques doivent donc être combattus pour être changés. La politique agricole commune devrait devenir une politique agricole et alimentaire, visant la souveraineté alimentaire européenne où paysans, consommateurs, salariés des industries agro-alimentaire, associations et chercheurs seraient associés à des instances démocratiques nouvelles pour travailler à soustraire l’agriculture de sa privatisation par le marché capitaliste qui s’incarne dans les banques et les industriels de l’amont et de l’aval de la production.

C’est une garantie pour l’accès de toutes et de tous à une alimentation répondant en même temps aux enjeux de la rémunération du travail, de la valorisation de la biodiversité et des territoires, de la santé publique et de l’emploi rural.

A la veille des élections territoriales, puis régionales, voici un enjeu de débats et de propositions : un projet de démocratie alimentaire jusque dans les territoires où les populations avec les paysans et les élus pourraient définir des projets alimentaires répondant aux besoins des habitants et de leur santé. Le vieux concept de « pétrole vert », autrement dit une production agricole intensive pour les marchés d’exportation, lancé par Giscard d’Estaing, a prouvé son inefficacité sociale et environnementale.

Ceci n’exclut pas la coopération. Au contraire la souveraineté alimentaire va de pair avec des coopérations avec d’autres paysanneries qui, elles aussi, doivent pouvoir faire vivre leur propre souveraineté, gage de travail et d’alimentation de qualité pour eux.


D’après « La lettre » du 03 mars 2021 – Patrick Le Hyaric. Source (extrait- Lecture libre)