Ce connu, pas si connu… et pourtant…

Michel Barnier, que brigue-t-il, ce vieux soutier de la politique ?

Le négociateur du Brexit se verrait bien en tête de la primaire LR pour la présidentielle. Ce n’est pas gagné, car pas grand monde ne l’attend.

« Je vais consacrer toute mon énergie à mon pays. » Il n’en dira pas plus, Michel Barnier, pas son genre. Je suis dispo, je tutoie tous les chefs d’Etat européens, notre pauvre pays tout cassé a besoin de quelqu’un qui ait le niveau, je pose ça là, c’est vous qui voyez.

Ça y est, le voilà dans le grand bain, enfin presque. Michel Barnier est presque candidat à la primaire LR.

Il a quelques partisans, ça le titille, ça le chatouille quand ça ne le gratouille pas, et, assure-t-il, il a « un certain nombre d’idées et de propositions à faire, sur tous les enjeux ». Son grand copain Jean-Pierre Raffarin a assuré d’un air entendu : « Vous savez, il réfléchit, actuellement. » A ceux qui n’en peuvent plus, Barnier a accepté de livrer un premier diagnostic sur l’état de la France, perspicace : « Le risque de fracture n’a jamais été aussi grave. » Son livre sur le Brexit sort en avril, l’attente s’annonce insoutenable.

Après avoir dirigé les JO d’Albertville, été ministre de l’Environnement, ministre délégué aux Affaires européennes, ministre des Affaires étrangères, ministre de l’Agriculture et de la Pêche, deux fois commissaire européen, député, sénateur, président du conseil général de la Savoie, puis négociateur en chef chargé du Brexit, Barnier n’est pas rassasié. Il a beau avoir confié à chaque interview qu’il se trouvait bien « loin des magouilles politicardes parisiennes », il a passé sa vie à attendre près du téléphone. Avec une spécialité qui n’appartient qu’à lui : n’être jamais véritablement candidat mais faire savoir, par les canaux appropriés, qu’il ferait volontiers don de sa personne, à Bruxelles, à la France, à qui veut.

Pas chouchou de Bruxelles

Depuis son plus jeune âge, il est convaincu de sa valeur. En 1984, déjà, il rappelle à un journaliste du « Monde » qu’il fut le plus jeune élu dans un conseil général, à 22 ans, le plus jeune député, à 27 ans, le plus jeune président d’une assemblée départementale, à 31 ans, avant de conclure ainsi : « Dans ma vie publique, j’ai franchi beaucoup d’étapes sans en louper une. »

Sa carrière permet aujourd’hui de nuancer quelque peu cette téméraire affirmation, car Barnier a tenté deux fois de devenir président de la Commission européenne, sans succès, de se faire investir, en 2015, tête de liste à la place de Wauquiez pour la région Auvergne-Rhône-Alpes, sans y parvenir, s’est rêvé maire de Lyon et se voyait bien volontiers succéder à Edouard Philippe à Matignon. Récemment, il a laissé dire qu’il n’avait rien contre le fait d’atterrir au Quai d’Orsay pour remplacer Jean-Yves Le Drian.

« Le problème de Barnier, c’est que tous les présidents le détestent. Il a une façon de les prendre de haut qui les exaspère. Chirac ne le supportait pas, Sarkozy non plus, et Macron tout comme Merkel, avec laquelle il pensait pourtant entretenir les meilleures relations, l’ont flingué en soutenant Ursula von der Leyen contre lui pour la présidence de la Commission européenne », rappelle un vieux briscard de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée.

Il a accordé des centaines d’entretiens, desquels il ressort qu’il n’a pas grand-chose à raconter.

 Il n’est pas fortiche en anglais, mais on a pu mesurer l’ampleur de ses progrès pendant le Brexit en le voyant répéter d’un air pensif devant la presse un« the dock is ticking » (« l’horloge tourne ») du plus bel effet. A part ça, il est «montagnard ».

Bref, il est simple, rustique, solide, pas mondain.

Mais, un montagnard, ça grimpe, alors Barnier a une idée : grimper. « C’est quelqu’un de bosseur, qui a obtenu de très beaux postes et a mené à bien ses missions, mais c’est un arrogant, un éternel insatisfait, qui considère qu’on ne le reconnaît jamais à sa juste valeur », confie un fonctionnaire bruxellois. Le grand homme a pu mesurer les limites de son influence à Bruxelles lorsqu’il a essayé d’imposer son fils en position éligible sur une liste au Parlement européen, en 2019.

Drôle de candidat

Le petit bruissement autour de sa candidature le fait frétiller d’aise, mais il fait aussi pas mal rigoler à LR. « Barnier vit dans un environnement très resserré, en vase clos, entouré de fans. Il n’a pas compris que son apport politique est nul, que la base LR n’est pas très europhile et que, de toute façon, la carte européenne est déjà préemptée par Macron », s’amuse un sénateur.

Le président des Républicains, Christian Jacob, le voit revenir et « consulter » avec une joie modérée : « Il a incontestablement acquis une expérience politique qui sera fort utile à notre famille politique. » Fermez le ban.

Interrogé sur le « cas Barnier », un sondeur s’étonne : « Barnier ? Nous n’avons jamais testé cette hypothèse. Je n’ai jamais entendu quelqu’un qui me dise : « Vivement Barnier ! » »

Voilà qui ne siéra guère à notre montagnard, par ailleurs totalement dénué d’humour et natif de La Tronche (Isère)…


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé – 03/03/2021