Est-ce bien « LE » débat important du moment ?

Avant de vous laisser prendre connaissance de l’article ci-dessous, permettez-nous quelques questions. Nous savons que l’état d’esprit républicain généré par notre Jupiter national est « dans le même temps » signifiant qu’il faut résoudre tout et dans le même temps, plusieurs problématiques soulevées par l’évolution des sociétés.

À notre avis, il est néanmoins une l’obligation : classifier les priorités.

Il y a les priorités absolues qu’il faut empoigner à bras-le-corps et celles à régler « après l’urgence ».

Ainsi pensons-nous que la priorité des priorités en mars 2021 est de retrouver le plein exercice de la société française, de faire en sorte que celle-ci dans son ensemble, sorte de ce marasme pandémique et économique, que les millions de chômeurs et précaires retrouvent des emplois stables et financièrement rémunérateurs, puissent se loger, vêtir et manger sans peur du lendemain.

Alors au risque de nous faire vilipender sévèrement, nous pensons que le débat sur l’écriture inclusive, n’est pas, une priorité qui exigerait de plus une loi (tout au moins dans l’immédiat).

Entendons-nous bien, il n’est nullement question par nos propos, de nier l’importance des revendications justifiées pour l’égalité totale et dans tous les domaines, entre les femmes et les hommes.

MC


« L’écriture inclusive ne vise pas à féminiser la langue, mais à la dé masculiniser »

La polémique sur le langage non sexiste connaît un nouvel épisode avec le dépôt d’une proposition de loi par un député LR-EM.

La politiste Gwenaëlle Perrier et la sociologue Marie Loison-Leruste se sont penchées sur les rouages de ce débat, dont les argumentaires font écho à d’autres combats pour l’égalité.

  • Les critiques à l’encontre de l’écriture inclusive viennent d’être réactivées par une proposition de loi. Le député LR-EM François Jolivet veut en interdire l’usage dans les administrations et services publics. Cette démarche vous a-t-elle surprises ?

Marie Loison-Leruste Pas du tout, cette polémique réapparaît régulièrement. Cet été, une proposition de loi avait été déposée par le Rassemblement national. Ce texte-là, du fait de la confusion entre écriture inclusive et point médian, veut en fait interdire des usages déjà très largement partagés. Par exemple, la double flexion comme le « Françaises, Français » du général de Gaulle, ou les parenthèses des formulaires administratifs pour indiquer époux(se).

Gwenaëlle Perrier À chaque bataille pour l’égalité dans le langage, comme pour la féminisation des noms de métiers, les oppositions ont été virulentes. Cette nouvelle proposition de loi est le signe que les opposants et opposantes au langage inclusif constatent que l’usage progresse au-delà du milieu militant, féministe et queer.

Ces revendications crispent autant car elles soulèvent des enjeux politiques qui dépassent la question du genre. Comme le montre notre collègue Ann Coady, en France, ce sont les élites qui définissent la langue standard. Or, avec l’écriture inclusive, la profusion d’usages et de réappropriations très démocratiques de la langue va à l’encontre de cette tradition. Cela fait aussi écho à un climat d’anti-intellectualisme : François Jolivet, en s’en prenant aux élites universitaires dans son discours, sait qu’il va toucher juste dans une partie de la population française.

  • Alors même que des militants et militantes, convaincus de la cause de l’égalité, estiment parfois ce combat secondaire, en quoi l’usage de ce langage est-il essentiel à vos yeux ?

Gwenaëlle Perrier Une anecdote personnelle l’illustre parfaitement. Ma fille de 6 ans et demi me rapporte qu’à la récréation elle a joué aux « hommes préhistoriques et aux lutins ». Elle me raconte le jeu et je lui dis : « Ah tiens, il n’y a pas de femmes dans ton jeu. » Elle me regarde et me répond : « Mais maman, c’était avant les femmes. » La langue n’est pas qu’un instrument, elle forge les représentations, établit une norme. Le langage participe d’une forme d’invisibilisation des femmes et des personnes transgenres. Bien sûr, travailler uniquement sur la langue ne va pas engendrer un pas immense pour l’égalité. Mais il est de mauvaise foi de faire comme si les personnes qui y travaillent ne s’intéressaient qu’aux inégalités dans le langage.

Marie Loison-Leruste Le langage n’est pas sexiste en soi, il a été beaucoup plus égalitaire avant le XVIIe siècle. Éliane Viennot a montré comment les premiers affrontements sur la langue sont intervenus au moment de « la querelle des femmes », avec l’objectif de mieux légitimer la présence exclusive des hommes aux postes de prestige. Le langage inclusif ne vise pas à féminiser la langue mais à la dé masculiniser.

Il existe d’ailleurs un paradoxe très intéressant : d’un côté, est estimé que la langue n’est que symbolique et que des combats beaucoup plus nobles et plus concrets sont à mener pour la cause des femmes, de l’autre, les réactions à ce débat sont très violentes.

En 2017, Raphaël Enthoven dans une chronique parle de novlangue qui appauvrit le français et la pensée. Mais si la langue n’a aucune influence sur la pensée et qu’elle n’est que symbolique, ce n’est pas la peine de s’énerver, et surtout, dans ce cas, l’écriture inclusive n’est en aucun cas une menace pour la pensée. Ce raisonnement ne tient pas.

  • Que révèle la virulence de débat ?

Gwenaëlle Perrier Aujourd’hui, la langue est le terrain idéal pour faire vivre le discours antiféministe qui n’est plus dicible dans d’autres sphères, notamment sur les violences. À part pour une petite frange de la société, il est difficile de tenir des discours ouvertement misogynes aujourd’hui. Bien sûr, la France n’est pas devenue unanimement féministe, mais le rapport de forces a changé globalement. Le terrain de la langue, lui, n’est pas directement associé aux conservatismes et à la discrimination : quand on s’exprime contre le langage non sexiste, on n’attaque pas directement les femmes. D’ailleurs, beaucoup de précautions oratoires sont prises en ce sens par les antis qui servent ensuite une série d’arguments assez classiques de l’antiféminisme.

  • De quelle nature sont les arguments récurrents contre l’écriture non sexiste ?

Marie Loison-Leruste Il y a le registre de l’incompétence, celui du dénigrement comme « c’est moche, c’est ridicule », ou de la sexualisation. On trouve aussi l’argument militant sur la priorisation des luttes, l’argument linguistique selon lequel la langue n’est pas sexiste, ou encore l’argument identitaire de la beauté de la langue, du français dénaturé.

Gwenaëlle Perrier Certains de ces arguments résonnent avec d’autres débats sur l’égalité des sexes. Par exemple, ceux de la sexualisation ou de l’incompétence sont aussi employés pour délégitimer la présence des femmes en politique. Le dernier épisode, c’est celui de la députée FI Mathilde Panot traitée de… .

Sur les leçons de militantisme, l’argument a pu être utilisé dans les années 1970 pour délégitimer la lutte des femmes au profit de la lutte des classes. Aujourd’hui, c’est une variante un peu plus pernicieuse, car est mise en avant la légitimité d’autres luttes féministes – comme pour la parité ou contre les violences –, contre celle de la lutte pour le langage.

  • Dans le dossier des Cahiers du genre que vous coordonnez, la situation d’autres pays est abordée. Comment ce débat se manifeste-t-il ailleurs, et quelles sont les spécificités françaises ?

Gwenaëlle Perrier En Allemagne, la polémique intervient dans le sillage des lois sur le mariage pour tous et toutes, et sur la création d’un sexe indéterminé à l’état civil. Au Brésil, c’est en réaction aux politiques pour l’égalité des sexes et les minorités sexuelles de Dilma Rousseff. En Suède, c’est dans un contexte où les militants et militantes queer ne font pas du tout consensus. Le fonds commun est celui d’une réaction très organisée à la progression de l’égalité des sexes et des sexualités.

Marie Loison-Leruste En France, il existe un « chauvinisme » de la langue. Dans le dossier, Ann Coady montre l’existence de deux idéologies qui y jouent un rôle majeur, dont celle de la langue standard qu’il faudrait protéger. L’Académie française entretient ce mythe d’une langue porteuse d’un certain esprit, d’une grandeur de la France. L’autre idéologie envisage la langue comme « ciment de la nation », constitutive de l’identité nationale, d’un jacobinisme et d’un État centralisateur très fort. Ces conditions historiques font que ce débat, qui n’est pas propre à la France, y prend une ampleur particulière.

  • La validité ou non de l’usage du masculin comme forme neutre est au cœur des désaccords. En quoi est-ce un symbole important ?

Marie Loison-Leruste De nombreux travaux, dont ceux du psycholinguiste Pascal Gygax, montrent que la langue a une influence sur la façon dont on se représente le monde. Or le masculin générique ne renvoie qu’au masculin. L’institut EgaliGone a réalisé en 2012 un micro-trottoir sur l’énigme du chirurgien : « Un enfant et son père sont en voiture, ils ont un accident. Le père décède.

L’enfant est transporté à l’hôpital. Le meilleur médecin de l’hôpital entre dans la salle d’opération et s’exclame : “Mais je ne peux pas l’opérer, c’est mon fils.” Comment est-ce possible ? ». La plupart des gens interrogés ne savent pas répondre. En fait c’est très simple : c’est la mère. Mais comme on ne féminise pas le terme médecin… Comme pour le mariage pour tous et toutes, ces gains pour les droits ne retirent rien à personne. À une nuance près : quand on visibilise les femmes dans la langue et qu’on n’emploie plus le masculin générique, d’une certaine manière cela ôte un peu de pouvoir aux hommes. Ils ne sont plus les seuls acteurs de l’Histoire.

  • La difficulté pédagogique, mais aussi l’argument de l’exclusion des personnes malvoyantes, dyslexiques, ou des élèves en difficulté avec la lecture est aussi mis en avant…

Marie Loison-Leruste C’est très hypocrite. Car on ne les entend pas faire grand-chose pour les dyslexiques ou pour réformer l’orthographe. L’Académie française a posé à plusieurs reprises son veto à la simplification de l’orthographe. Les enfants passent énormément de temps à apprendre des règles illogiques, comme « le masculin l’emporte sur le féminin ».

Dans une vidéo publiée par l’INA, une institutrice démontre aux enfants que 10 est inférieur à 1 puisque, dans la langue, 10 petites filles sont « inférieures » à un petit garçon. Une bonne partie de la classe conteste. Les accords de proximité, de majorité ou de sens sont bien plus logiques.

Gwenaëlle Perrier La façon dont l’État traite les personnes handicapées est un scandale. La priorité serait donc de mettre les moyens dans les écoles pour accompagner ces enfants, ou encore de remettre en cause la règle de l’accord du participe passé, imposée en son temps dans une logique élitiste de distinction sociale, contrairement à l’écriture inclusive dont ce n’est pas l’objectif. Il est vrai que le français peut être élitiste, mais parlons-en sur les vrais enjeux.

Prétendre que ce sont les discours pointant des inégalités qui sont responsables de la division de la société est très classique. Cela a été le cas au moment des réformes sur la parité en politique : les quotas allaient diviser la société française… par contre le fait que les femmes soient exclues du pouvoir ne semblait pas poser de problème.

  • La contrainte pour chacun et chacune d’avoir un regard critique sur ses propres pratiques, et sur sa position à l’égard de l’exercice de cette domination, est-elle source de blocage ?

Gwenaëlle Perrier Sur les violences faites aux femmes, par exemple, cela interroge tout le monde sur sa sexualité, sur la façon dont on reproduit parfois certaines normes. Pour le cas du langage, c’est pareil. Et parfois, cela est présenté comme une immense contrainte, alors qu’il s’agit d’une habitude à prendre.

Marie Loison-Leruste Sur les violences, une certaine illusion sociale fonctionne encore pour une partie des gens, ce qui leur permet de s’en distancer. Alors que la langue, on l’emploie tous et toutes, on l’a incorporée, au sens de Bourdieu, on la reproduit, on a été socialisé avec… C’est aussi pour cela que ce débat suscite de telles réactions.

Est-on à un point de bascule ? Ou du fait des progrès déjà actés a-t-on franchi un cap qui ne permettra pas de retour en arrière ?

Marie Loison-Leruste L’usage progresse mais cela n’exclut pas un possible retour en arrière. Il se trouve quand même qu’Alain Rey (lexicographe à la tête des dictionnaires Le Robert jusqu’à son décès en octobre 2020 – NDLR) avait prédit, il y a quelques années, que ce ne serait qu’une tempête dans un verre d’eau ; il ne donnait pas deux mois à l’écriture inclusive pour disparaître. Force est de constater que le débat existe toujours et qu’il s’inscrit dans une prise de conscience plus générale sur les droits des femmes.

Gwenaëlle Perrier Les pouvoirs publics, eux-mêmes, ont acté certaines avancées : la circulaire du premier ministre du 21 novembre 2017 acte le fait que, pour désigner les femmes dans les documents officiels, on utilise le féminin. L’enjeu, c’est le rapport de forces politique. Il se pourrait, par exemple, que tout ce qui ne remet pas en cause la binarité femme-homme, comme la double flexion, soit accepté plus facilement. En revanche des formes neutres, comme « actaires » à la place de « actrices et acteurs », pourraient rencontrer davantage d’opposition.

Car, comme la mobilisation contre le mariage pour tous et toutes l’a montré, c’est face à la mise en cause de l’idée que l’humanité serait nécessairement duale que l’on trouve l’une des poches de résistance très fortes du mouvement réactionnaire.


Julia Hamlaoui – Titre original : « L’écriture inclusive ne vise pas à féminiser la langue mais à la démasculiniser ». Source