L’AFEP, la force de frappe des vrais patrons

Devant les caméras de télé, les patrons ont le Medef et ses négociations surannées avec les syndicats. Dans la pratique, les dirigeants ont un outil bien plus efficace : l’Afep, club sélect constitué des 113 plus grandes entreprises de France – Michelin, Carrefour, Orange, Dassault, Suez, Capgemini, etc.

À l’origine de l’Association française des entreprises privées (Afep), on trouve Ambroise Roux (1921-1999). Ingénieur polytechnicien, il régna longtemps en maître sur la Compagnie générale d’électricité (CGE), un empire de 180000 salariés, fondé en 1898, spécialisé dans le nucléaire et les télécoms, ancêtre d’Alcatel et d’Alstom. En 1981, c’est le drame : la CGE est nationalisée. Ambroise, alors âgé de 60 ans, souffre : « Je suis […] le dernier président de la CGE capitaliste […], mon roman d’amour meurt en même temps que la femme que j ‘ai aimée (1). »

Opposé à tout partage du pouvoir dans l’entreprise, alors que la cogestion à l’allemande est alors à la mode, Ambroise noie son chagrin en créant, en 1982, l’Afep. Il décide seul de qui en fait partie et cible le coeur du pouvoir : l’Élysée, Matignon, Bercy. Aujourd’hui, l’Afep intervient partout : suggestions de rédaction des propositions de lois, obtention de retrait d’amendements au Parlement, modifications dans la rédaction des décrets.

Dessin de Riss – Charlie Hebdo – 03/03/2021

En raison des multiples allers-retours des hauts fonction­naires dans le privé, pour l’Afep, rien de plus facile que de contacter une directrice de cabinet ou un ministre : ce sont leurs potes, leurs amours. Tandis que le Medef – énorme machine de 200 salariés, aux intérêts divergents entre PME et grands groupes – patauge, l’Afep, avec ses 30 permanents et sa cohérence idéologique redoutable, agit vite. Elle peut «faire un chiffrage des mesures fiscales que même Bercy ne peut pas faire », comme l’indique un de ses cadres (2).

Surtout, l’Afep n’a pas attendu José Bové pour savoir que les règles du jeu économique mondial se fixent à Washington et à Bruxelles, bien plus qu’à Paris. C’est donc là que les très grandes entreprises effectuent la plupart de leurs dépenses de lobbying(3). Car, en effet, un accord de libre-échange peut avoir des conséquences gigantesques pour Renault, une modification des règles de l’Union européenne concernant les banques bouleversera le modèle économique de la Société générale, etc.

Initialement, le « lobbying » désigne les discussions discrètes entre entreprises et élus dans les lobbies des hôtels. En France, depuis la loi «Sapin 2 », du nom du ministre des Finances de l’époque, adoptée en 2016, il existe un «répertoire des représentants d’intérêts », placé sous la direction de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique.

Entreprises, ONG, associations, avocats d’affaires, associations profession­nelles, même les syndicats, le registre les recense tous. Une fois inscrit, chaque lobby peut, par exemple, poster sur le site de l’Assemblée nationale des contributions. De leur côté, les parlementaires savent qui est enregistré, et ne peuvent donc plus dire qu’ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire. Chaque représentant d’intérêts est «tenu de s’inscrire» dans le répertoire. Mais les informations qui y sont indiquées sont tellement générales que cela ne l’engage pas à grand-chose.

En effet, bon courage pour y apprendre quoi que ce soit ! Ainsi, on découvre que, à propos du projet de réforme des retraites, l’Afep a «transmis aux décideurs publics des informations et expertises dans un objectif de conviction» auprès de «députés, sénateurs, collaborateurs parlementaires, membres du gouvernement ou membres de cabinets ministériels-Premier ministre, Affaires sociales et Santé ». Bref, on ne sait à peu près rien.

Selon un adage patronal bien établi, il ne faut jamais gâcher une bonne crise. Cela est évidemment le cas de la débâcle sanitaire actuelle. En avril 2020, même la très compréhensive Brune Poirson, alors secrétaire d’État à la Transition écologique, et ex-lobbyiste elle-même, s’est énervée : « Tous ces lobbies, on les a fait sortir par la grande porte à l’occasion de la loi anti-gaspillage, qui a été votée en janvier dernier, et ils sont en train de revenir par la fenêtre. On ne peut pas le tolérer (4) ».

En particulier, estimant que les timides réglementations envi­ronnementales adoptées au niveau européen ces dernières années constituaient des « freins pour sortir de la crise économique », l’Afep a demandé le report de plusieurs nouvelles mesures. Qu’il s’agisse d’économie circulaire, de la réduction des émissions polluantes des sites industriels, l’Afep met du sable dans les rouages européens, considérant que même le gentillet « green new deal » présenté par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, n’est « pas prioritaire dans le contexte de la crise actuelle (5)».

L’Afep est aujourd’hui dirigée par Laurent Burelle, 70 ans, P-DG de Plastic Omnium jusqu’à fin 2019, qui fabrique des pare-chocs et autres trucs pour bagnoles. Un monstre : 32 000 employés, 131 usines présentes dans 26 pays. Issu d’une longue lignée familiale lyonnaise, catholique, gaulliste, prompt à nous chanter les louanges d’une exploitation capitaliste bon enfant, Laurent n’en est pas moins un croqueur de diamants.

Alors que 90 % de ses salariés étaient payés par l’État l’an dernier sous forme de chômage partiel, l’homme n’a pas hésité à verser de généreux dividendes à ses actionnaires, contre l’avis même de Bruno Le Maire (6). Et qui sont ses principaux actionnaires? Sa famille, la 63e plus riche de France selon le magazine Challenges, quia ainsi touché à elle seule… 30 millions d’euros de dividendes au cœur de la pire crise économique depuis celle de 1929.

Le gag, c’est que même l’Afep avait demandé aux grandes entreprises aidées par l’État de réduire leurs dividendes de 25 %. Mais ce que « recommande » l’Afep, Laurent s’en tamponne. Ainsi, alors que le « code de bonne conduite » de l’Afep détermine comment établir la rémunération variable des dirigeants, Laurent, lui, la fixe comme il veut. Le brave homme s’est adjugé 4,8 millions d’euros à ce titre en 2018, sans donner la moindre justification, arrivant à énerver jusqu’au sein de l’Afep (7). Ambroise Roux peut reposer en paix : sa petite association de bienfaiteurs est entre de bonnes mains.


Jacques Littauer – Charlie Hebdo – 03/03/2021


  1. « La seconde vie d’Ambroise Roux ». (Le Monde, 30 avril 1988).
  2. «Afep et Medef : les deux faces du lobbying patronal ». (Contexte, 4 février 2019).
  3. « Qu’apprend-on dans le tout nouveau registre du lobbying en France ? ». (Observatoire des multinationales, 4 mai 2018).
  4. « Brune Poirson, ministre en guerre contre la pollution plastique ». (La Provence, 1er juin 2020).
  5. « Lobbying : l’épidémie cachée ». (Les amis de la Terre France et l’observatoire des multinationales, juin 2020).
  6. « Laurent Burelle, le patron de grand patron qui prend le chômage partiel et garde ses dividendes ». (L’Obs, le 6 avril 2020).
  7. « Le salaire du patron de l’AFEP pose des questions ». (L’Express, 2 janvier 2020).