Désirs de Zemmour… ou pas !

Éric Zemmour est-il candidat à la présidentielle?

Cette question est le dernier avatar de la manie bien française, surtout à droite, de dénicher un homme providentiel.

Qui, bien sûr, doit être « pur », et s’il est dur, tant mieux. Or pour être pur, le candidat potentiel ne doit pas venir du sérail politique. Condition remplie si l’on accepte de gober que le journaliste polémiste-vedette de CNews n’est qu’un commentateur, mais qui devient une illusion quand on se rend compte qu’il fréquente les politiques, que son agenda idéologique est par essence politique et que sa manière particulière de se distinguer des dirigeants de notre pays consiste à expliquer qu’il a manqué l’ENA.

Enfin, l’homme providentiel devient toujours candidat contre son gré, du moins en apparence.

Alors Zemmour se fait désirer, peut-être même cela lui importe-t-il autant que de se déclarer. Ce sont donc des admirateurs qui ont, la semaine passée, lancé une plateforme d’appel à sa candidature, administrativement gérée par un ancien du Bloc identitaire devenu collaborateur, à la mairie d’Orange, du maire Jacques Bompard, ce qui semble un soutien un peu mince même si, on s’en doute, d’autres vont suivre.

L’élu vauclusien veut tourner la page Marine Le Pen, qui, selon lui, « fait partie du système absolument ».

Paradoxe : lui-même est maire depuis 1995 et fut élu député frontiste en 1986, tandis que son épouse a détenu la mairie de Bollène (Vaucluse) de 2008 à 2020. Alors la candidature Zemmour est-elle sérieuse? Que signifie-t-elle et qui menace-telle ?

L’Ifop avait mesuré en 2015 le soutien dans l’opinion du polémiste :

  • 12 % déclaraient pouvoir voter pour lui. Ils sont désormais 13 %, dont 4 % seulement sont certains de leur choix. C’est trop peu pour être élu, mais assez pour peser.

Si cette volonté de candidature se confirme, Marine Le Pen peut s’en inquiéter puisque le capital de voix de son éventuel rival est en mesure de la priver d’accès au second tour 22 % de ses électeurs de 2017 sont séduits par Zemmour.

Certains prétendants à l’investiture de LR, et tout particulièrement Bruno Retailleau, ont des plumes à y perdre : 23 % des fillonistes de 2017 se disent tentés. Mais l’assise électorale du RN reste forte. Elle est sociologiquement bien plus large que celle de cette droite hors les murs qui fait beaucoup de plans depuis 2012, sans en concrétiser aucun. Le RN a un appareil et des élus, Zemmour a des réseaux de sociabilité et un impact médiatique. Cela n’est pas suffisant.

En effet, le discours d’Éric Zemmour, s’il est truffé de références historiques et de citations, est celui de la décadence et du déclin.

Attitude qui incite davantage à attendre la fin du monde dans son fauteuil qu’à donner l’envie de voter. Populiste et gaullien, plébiscitaire, sa vision du monde ne parle pas aux électeurs qui trouvent à Marine Le Pen une dimension sociale.

 Ce que semble avoir oublié Gérald Darmanin, dont le débat avec Zemmour laisse entrevoir une tentative bien maladroite de « ringardiser » la présidente du RN.

Zemmour n’est en fait que l’avant-garde de Marion Maréchal, avec un bagage rhétorique et une plume plus acérés.

 Il est un signe des temps : l’idéologie du Bloc identitaire dissous et groupusculaire se réincarnera aussitôt sous ses traits, dans une version de salon.

Ni la démocratie ni la laïcité n’y gagnent au change.


Jean-Yves Camus – Charlie Hebdo – 03/03/2021