Denormandi nous prend pour des bûches

Attention, lire la presse peut donner de tragiques maux de tête.

Témoin cette giclée de titres presque identiques, des Échos à La Croix, d’Ouest-France au Figaro : « La France va planter 50 millions d’arbres pour repeupler ses forêts ». Avec cette variante : «… pour lutter contre le réchauffement climatique ».

Impossible de ne pas penser au vieux Baruch (Spinoza) et à cette phrase mille fois répétée sous une forme fautive : « Pour ma part, ces troubles ne m’incitent ni au rire, ni, non plus, aux larmes; ils m’engagent plutôt à philosopher et à mieux observer ce qu’est la nature humaine. »

C’est donc parti : d’où viennent ces articles ?

En décembre, le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, a une idée. Enfin, pas lui, n’exagérons pas.

En tout cas, le 22 décembre 2020, il déclare : « Investir aujourd’hui dans la forêt française, c’est agir pour le climat et pour le développement d’une économie verte et source d’emplois. C’est tout le sens de l’effort collectif, le plus ambitieux depuis l’après-guerre, que nous sommes en train de bâtir (1). » Le gras est bien entendu d’origine.

Pour bien comprendre la beauté de l’arnaque, qui a convaincu sans peine les journaux, considérons ensemble quelques chiffres.

La forêt couvre en France métropolitaine environ 17 millions d’hectares. Combien d’arbres peut-on planter sur un seul d’entre eux? Je propose un millier, et je multiplie, ce qui donne 17 milliards d’arbres dans les forêts françaises, simple ordre de grandeur qui peut être affiné.

N’empêche : 50 millions d’arbres, ce n’est rien. Mais les communicants de M. Denormandie font avaler le morceau à leurs bons amis de la presse.

Ce n’est pas tout, car que va-t-on planter?

Des eucalyptus, des pins maritimes, des cèdres de l’Himalaya, des baobabs? Certainement beaucoup de conifères à croissance rapide, car voyez-vous, on n’est pas là pour admirer : le ministre a précisé sa pensée en notant avec franchise « qu ‘une forêt, ça se protège, tout comme le sol, et ça se cultive, tout comme le sol (2) ». Comme le sol. Comme dans l’agriculture industrielle dont le monsieur est le représentant qualifié, avec des engrais chimiques et quantité de pesticides.

Dans une tribune remarquable de clarté, l’écologue Jean-Claude Génot note : « Cultiver la forêt signifie la plupart du temps planter des résineux à croissance rapide, donc créer des champs d’arbres et certainement pas des forêts (3). »

Qu’est-ce donc qu’un champ d’arbres cher au coeur du ministre ?

Ceci, note encore Génot : « C’est une monoculture d’espèces allochtones d’âge unique, très pauvre en biodiversité forestière et fragile face aux tempêtes, aux insectes et aux herbivores. C’est un espace monofonctionnel dont le seul but est de produire de la biomasse pour l’industrie. »

Nous y voilà. L’industrie, le pognon.

Dans le Morvan, où se battent pied à pied les preux de SOS Forêt (sosforetfrance. org) et de Canopée (canopee-asso.org), le sapin de Douglas est devenu le roi des plantations, car au bout de trente-cinq ans, il est « mûr » pour la coupe, et le profit, quand le chêne a parfois besoin de plus d’un siècle.

En 1970, les résineux représentaient déjà 23 % du peuplement forestier du Morvan. Et 40 % en 1988. Et plus de 50 % aujourd’hui.

Mais le mal industriel n’est pas cantonné à la région, et frappe ailleurs sous forme de coupes rases et d’abatteuses de 50 tonnes qui détruisent une forêt le temps d’un sanglot. Oui, le mal est profond, car l’Office national des forêts (ONF) renonce chaque mois un peu plus à ses missions de service public, se concentrant sur la production de bois.

Le dérèglement climatique n’est bien entendu qu’une astuce de propagande. Régis Lindeperg, de SOS Forêt : « Dans une forêt équilibrée, il y a autant de carbone dans l’arbre que dans le sol. En réalisant la coupe rase d’une forêt de 150 ans, on déstocke une grande quantité de carbone stocké dans le sol. Si le bois coupé est ensuite brûlé pour produire de l’énergie, il relâchera également du carbone. Au total, on aura déstocké 300 ans de carbone. »

Denormandie, aimable menteur.


Fabrice Nicolino- Charlie Hebdo- 24/02/2021


  1. http://agriculture.gouv.fr/plan-france-relance-une-feuille-de-route-au-service-de-la-filiere-foret-bois-face-au-defi-du
  2. la-croix.com/France-planter-50-millions-darbres-2020-12-16-1201130512
  3. rue89strasbourg.com/plantations-despeces-exotiques-vont-renforcer-effets-rechauffement-climatique-197267