Ce virus qui frappe les entreprises

Autre approche : n’est-ce pas une manière de convaincre le lecteur-auditeur de la nécessité de « se passer » « se débarrasser » des participations d’état (en fait les anciennes entreprises nationalisées ex-services publics) pour le bien de l’économie… voyez ce que ça coute aux Français… et dans le viseur les HP… MC

A en croire un tableau publié le 22 février 2021 par l’Agence des participations de l’Etat (APE), les boîtes dont l’Etat détient une part importante ont perdu, en un an, le quart de leur valeur – soit près de cinq fois plus que les sociétés privées du CAC 40 (- 5,5 %) !

Entre Air France-KLM (- 49 %), Aéroports de Paris (- 43 %), Airbus (- 30 %), Orange (- 27 %), EDF (- 24 %), etc., ce sont quelque 22 milliards qui se sont évaporés en un an. Cette déconfiture, explique-t-on à PAPE, est due au « fort investissement de l’Etat dans les secteurs les plus touchés par la crise : énergie, transports et construction aéronautique ». Pas de chance !

La perte, pour le moment, reste virtuelle : tant qu’on ne vend pas ses actions, dit la sagesse boursière, on ne perd rien. Sauf que, justement, l’État voulait céder un gros paquet de ses actions (entre 2015 et 2019, les privatisations lui avaient rapporté une quinzaine de milliards). Il va devoir cette fois y renoncer. Adieu, pour un bon bout de temps, aux 8 milliards que devait rapporter la vente du quart d’Engie et aux 10 milliards de celle de la moitié d’Aéroports de Paris.

Deuxième conséquence : l’Etat va devoir renoncer à une bonne partie des dividendes (autour de 2,5 milliards ces dernières années) qu’il percevait. « Les arbitrages ne sont pas terminés », indique-t-on à PAPE. Mais ces revenus devraient être fortement amputés, voire supprimés, pour les sociétés qui ont été aidées par les finances publiques (prêts garantis, fonds de solidarité, exonérations de charges, etc.).

Enfin, l’Etat va être obligé de mettre la main à la poche pour recapitaliser les « mal-en-point », à commencer par Air France.

Encore les chiffres de PAPE ne concernent-ils que les entreprises cotées à la Bourse de Paris. Les autres se préparent parfois un avenir sombre. La SNCF, notamment, a déjà reçu  une aide de 4,7 milliards au début de l’année.

Revue de détail de quelques-uns de ces boulets de l’État.

  • Air France en pleine dépressurisation

Gros trou d’air pour le groupe Air France-KLM en 2020 ! Covid oblige, la compagnie franco-néerlandaise n’a transporté que 34 millions de passagers, contre 104 millions en 2019.

Résultat : une perte stratosphérique et, surtout, des fonds propres désormais négatifs à hauteur de 5,9 milliards d’euros. A ce niveau-là, théoriquement, c’est le crash. En Bourse, Air France-KLM ne vaut plus que 2,1 milliards d’€ (l’équivalent de vingt A320). L’

État français (14,29 %) ne devra pas compter sur des dividendes pour se remplumer… Français et Néerlandais ayant déjà débloqué de conserve 10,4 milliards d’€ sous forme de prêts directs et indirects (garantis par l’État), une rallonge s’annonce indispensable.

Les contribuables vont adorer…

  • EDF menacé d’atomisation

Longtemps orgueil de la nation, EDF est en train de devenir une vraie bombe (nucléaire) à retardement. Le 10 février, Jean-Bernard Lévy, le PDG de l’électricien, s’est fendu d’un aveu presque menaçant auprès des sénateurs : « Sans la présence de l’Etat au capital (83,68 %), nous devrions interrompre notre programme d’investissements. »

Certes, la pandémie a créé un manque à gagner de 2 milliards d€. EDF a dû faire face à une baisse de 10 % de sa production nucléaire. Le groupe évalue également à 2 milliards d’€ les pertes liées à l’Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique), un système l’obligeant à céder un quart de sa production à prix coûtant (42 euros par mégawattheure) à ses concurrents. Ce « poison », comme le qualifie Lévy, ne représente cependant qu’une par­celle des difficultés financières d’EDF.

L’État se ruine pour faire surgir de terre l’EPR de Flamanville, un chantier désormais évalué à 15,4 milliards d’€ (le quintuple de ce qui était prévu en 2007). Pareillement retardé, le projet Hinkley Point, en Grande-Bretagne, culmine à… 26 milliards d’€, soit plus de deux fois le devis de départ.

Pour faire face à ces investissements atomiques, l’Etat a injecté 8,3 milliards dans la boîte dont 3 milliards d’augmentation de capital. Il n’en restera pas là.

  • Les virus attaquent les puces !

Thales la pépite technologique française, ne parvient pas à regonfler le portefeuille de l’État. La surdouée de l’électronique (18,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2019) s’est pourtant emparée de la société de logiciels Gemalto pour créer un champion mondial de la sécurité. Elle vient aussi de remporter le contrat à 2 milliards des frégates de la Royal Navy et la conception du nouveau système de communication par satellite des armées françaises Las ! Rien n’y fait… Le désastre de l’aviation civile, à laquelle la société fournit de l’électronique embarquée, jette une ombre sur son cours en Bourse.

Le vert kaki et la cybersécurité ne rapportent plus : une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

  • L’État gagne au grattage, pas au tirage

Tout n’est pas noir, pour les entre­prises dans lesquelles l’État possède quelques billes : le cours de la Française des jeux (FDJ) a explosé de 29 % en un an. Visiblement, les jeux de hasard sont un bon dérivatif au confinement et à l’angoisse.

En revanche, pas de pot pour l’État ! La FDJ est précisément la boîte dont Bercy avait décidé de céder 52 % du capital à la fin de 2019, juste avant l’arrivée du virus. Il en a tiré 2 milliards (une goutte d’eau, comparé aux 200 milliards environ que la crise a déjà coûté aux finances publiques).

L’État peut se consoler en se disant qu’il possède encore 22 % de la boîte. Et songer au bonheur des 500 000 acheteurs qui ont fait la culbute en déboursant 19,50 € pour une action qui en vaut 37,60 aujourd’hui.

Pour une fois que les souscripteurs d’une privatisation ne se font pas plumer !

  • Renault éclairé par le soleil levant

En pleine crise depuis le départ de Carlos Ghosn, Renault, paradoxalement, affiche une insolente forme boursière au milieu des éclopés de l’Agence des participations de l’État. Le cours du constructeur, en tout cas, a gagné + 20 % en un an. Brillant, si l’on considère l’effondrement global (— 25 %) des entreprises de l’APE !

Sauf que, à y regarder de plus près, la situation apparaît moins réjouissante. Le cours de Renault est calqué sur celui de Nissan, son associé japonais, dont il détient 43 % du capital et qui lui apporte traditionnellement l’essentiel de ses bénéfices. Or Nissan, après un passage à vide en 2020, a renversé la vapeur.

Conséquence : depuis le 30 octobre 2020, sa valeur boursière a augmenté de 50 %. Et, à présent, Renault lui colle au train.

Depuis ce même 30 octobre, le constructeur a explosé le cours riquiqui auquel il était abonné depuis le début de la crise. Quatre mois plus tard, sa valeur a augmenté de 80 %,

Et à qui dit-on arigatô (« merci » en japonais) ?


Odile Benyahia-Kouider et Hervé Martin – Le Canard Enchainé – 24/02/2021