Frédérique Vidal

Chercheuse d’histoires

Dehors, ouste, du balai. On ne peut pas faire plus clair que cette pétition qui rassemble déjà plus de 17 000 universitaires et chercheurs réclamant la démission de Frédérique Vidal. « Il y a une semaine, personne en dehors de nous ne connaissait son nom, alors que ça fait quatre ans qu’elle est là », se marre une chercheuse en biologie du Museum d’histoire naturelle.

Frédérique Vidal a voulu montrer qu’elle était une fine lame, et qu’elle aussi pouvait se mettre à la politique. Aucune raison de laisser ce petit ambitieux de Gabriel Attal faire la causette aux jeunes et lui voler la lumière.

Terne, inexistante, elle ? C’était mal la connaître.

La voilà qui se lance, la semaine dernière sur CNews, dans une envolée sur l’islamo-gauchisme, réclamant une enquête du CNRS sur l’influence de ces thèses dans le monde universitaire.

Incompréhensible. D’abord parce que le CNRS n’a pas de compétence disciplinaire, ensuite parce que la ministre a dit exactement le contraire, et à plusieurs reprises.

Lorsque Jean-Michel Blanquer évoque les « ravages de l’islamo-gauchisme », en octobre 2020, elle reste prudemment dans l’ombre, sa spécialité jusque-là, puis finit par pondre une tribune dans « L’Opinion » prétendant exactement l’inverse : « L’université n’est pas un lieu d’encouragement ou d’expression du fanatisme », affirme-t-elle.

Allégations qu’elle réitère dans « Le Figaro » le 12 février : « Chaque fois que nous constatons des dérives à l’université, la communauté réagit. »

Une parole poids plume…

La communauté des universitaires est plus divisée sur le sujet que ne le laisse penser le succès foudroyant de la pétition. L’annulation par l’université de Lille de la lecture d’un texte de Charb au motif qu’il serait islamophobe a provoqué un vrai malaise ; l’histoire de ce prof de sociologie viré de son labo à Limoges parce qu’il protestait contre la présence de Houria Bouteldja, figure du Parti des Indigènes de la République (PIR), dans une formation proposée par son établissement en a choqué plus d’un.

Pour autant, les universitaires concernés soutiennent rarement leur ministre. « J’ai dû gérer frontalement les difficultés que nous avons eu à faire jouer à la Sorbonne la pièce d’Eschyle « Les Suppliantes », en raison d’un groupe d’extrémistes qui nous accusaient de black face et de racisme, ce fut un moment délirant. Mais la sortie de Vidal jette l’opprobre sur toute la communauté universitaire, et je maintiens que les études sur le colonialisme, les discriminations ou le genre ont toute leur place à l’université et que les dérives sont marginales », tacle un ponte de la Sorbonne.

Si la pétition prend une telle ampleur, c’est aussi parce que le bilan de Vidal est jugé calamiteux. « On sait très bien pourquoi elle est là : présidente d’université, ça faisait bien. Il fallait nommer des femmes, et en plus elle vient de Nice. Cela convenait à Macron, qui craignait d’être taxé de parisianisme », rigole un député LR-EM.

Vidal a aussi fait partie des universitaires qui ont travaillé sur le programme présidentiel. Sa loi de programation pour la recherche a ête vécue par le milieu comme une « arnaque » et un tour de passe-passe budgétaire.

Cinq professeurs au Collège de France qui la soutenaient signent une pétition dans « Le Monde » pour dénoncer l’insuffisance des sommes annoncées. N’ayant aucun poids politique ni aucun relais chez ses pairs, qui rappellent cruellement qu’elle n’a que 13 publications à son actif « Elle ne serait pas recrutée au CNRS avec un bilan pareil » —, elle perd tous ses arbitrages. « Elle ne pèse rien à Bercy, rien à Matignon, rien à l’Elysée, sa parole pèse le poids d’une plume. Elle avait promis en mars 2020 que les universités resteraient ouvertes, on a vu la suite », rappelle un membre du CNRS.

… et une lourde inertie

Elle refuse obstinément de prononcer le mot « décrochage », est restée passive sur la réforme des études de santé, pilotée par Buzyn, ne s’est jamais interrogée sur l’échec scolaire massif du premier cycle, est restée inerte quand des universitaires l’avertissaient des graves dysfonctionnements provoqués par la crise sanitaire, a mis des semaines, l’année dernière, à trouver des dates et des modalités pour les concours d’accès aux grandes écoles. Oui, peut-être bien, on va voir.

C’est Macron qui annonce le lancement du « chèque psy » pour les jeunes, et du repas à 1 euro du Crous. Les cours par Zoom à l’université patinent, elle ne réagit pas. « C’est quand même pas difficile d’avoir un peu de moyens quand on a sur la table un plan de relance de 100 miliards ! Lancer un abonnement à Zoom pour l’ensemble de l’université coûterait entre 10 et 20 millions, une paille, et elle n’est même pas capable de faire ça ! » s’agace un haut fonctionnaire du ministère.

Interrogée sur son avenir, elle a un jour lancé : « Je n’en ai strictement aucune idée, je ne pense pas à moi une demi-minute par jour. »

Il semblerait qu’elle y pense un peu plus, désormais.


Anne-Sophie Mercier – Le canard Enchainé- 24/02/2021