Dents pour les démunis

Traitement « dentaire » dans un centre de soins à vocation sociale

En 1970, un jeune dentiste d’Autun pris dans le souffle de Mai 68 se lance dans un projet audacieux : ouvrir, en Saône-et-Loire, un établissement de soins dentaires destiné aux pauvres. Bernard Jeault réussit à emprunter de l’argent à une banque et à embarquer dans l’aventure quatre confrères, prêts comme lui à trahir les deux évangiles de leur profession :

  • l’exercice en libéral
  • la réussite matérielle.

Eux travailleront en collectif, avec un équipement mutualisé et pour une paie modeste. Adieu la vie de notable convié dans le boudoir du sous-préfet : socialisation des soins et bonnes dents pour tous !

Mais l’ordre national des chirurgiens-dentistes veillait au grain. Hostiles à l’idée d’un centre de soins à vocation sociale, et paniqués à l’idée que pareille entaille dans le sacro-saint modèle du petit patron dentiste y creusât une brèche menaçant d’ébranler tout le système, les grands sages engagèrent contre Jeault une longue et implacable guerre d’usure.

Ruiné, puis interdit d’exercice en représailles à un ouvrage relatant ses déboires avec les « arracheurs de dents (1) », le « dentiste des pauvres » connut le chômage, les minima sociaux et une vieillesse combative, avant de mourir en juillet 2019.

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

Cinquante ans après son projet torpillé, les inégalités d’accès aux soins auxquelles il espérait s’attaquer demeurent béantes. Leurs dégâts s’observent dès le plus jeune âge.

Selon les bilans de santé scolaire en grande section de maternelle, un quart des enfants d’ouvriers souffrent de caries non soignées, contre 4 % seulement des enfants de cadres (2) ; une disparité qui se renforce à l’âge adulte. On estime que plus d’un quart des ménages à faibles revenus s’abstiennent d’aller chez le dentiste par manque de moyens.

 […]

Bien qu’elles frappent des millions de personnes et produisent des souffrances considérables, ces inégalités sont souvent niées, ou minimisées. Les dentistes eux-mêmes rabâchent volontiers le refrain, ventilé dans les campagnes de prévention, selon lequel la santé dentaire est essentiellement une affaire de responsabilité individuelle.

Pour jouir d’une denture saine, il appartient à chacun de respecter les règles d’hygiène prêchées depuis le berceau, de suivre un régime alimentaire équilibré, d’éviter les sucreries, l’alcool, le tabac et les drogues, de ne point trop s’exposer à la matraque du policier ou aux coups de poing du mari violent, d’observer en somme une existence vertueuse et protégée. Faute de quoi, vous n’avez qu’à vous en prendre à vous-même si vos dents se débinent.

Le système français de soins dentaires repose sur deux principes :

  • d’une part, la primauté du modèle libéral, qui impose au soignant de rentabiliser coûte que coûte son investissement ;
  • d’autre part, l’organisation d’une offre de soins à deux vitesses, dans laquelle les actes remboursés à prix « Sécu », disponibles pour les patients modestes, rivalisent avec les actes non plafonnés, infiniment plus rémunérateurs, comme les poses d’implants et de prothèses.

Entre le serment qu’il déclame au premier jour de sa carrière

  • « Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera »
  •  et la tentation de privilégier les clients à haute valeur ajoutée, le dentiste fait face à un dilemme qu’il est peu enclin à trancher dans l’intérêt de la santé publique.

L’appât du gain joue possiblement un rôle. Ce n’est pas un hasard si, dans le jargon des spécialistes européens de l’évasion fiscale, « l’investisseur particulier qui traverse la frontière avec son argent noir afin de le placer dans un environnement fiscal plus favorable est baptisé “the Belgian dentist” (4) » — un hommage à la profession davantage qu’au drapeau.

 […] Fin 2018, le défenseur des droits enjoignait ainsi aux plates-formes de prise de rendez-vous en ligne, comme Doctolib, d’effacer de leurs sites les mentions ouvertement discriminatoires fournies par de nombreux dentistes, telles que « les bénéficiaires de la CMU [couverture maladie universelle] ne sont pas acceptés au cabinet ».

Les refus de soins (à l’égard des « CMU », mais aussi des pauvres en général, des enfants, des personnes âgées ou handicapées) sont monnaie courante dans la profession, même s’ils empruntent généralement des voies plus détournées.

Mais, si les dentistes endossent le premier rôle dans ce système de triage, ils n’en sont pas les producteurs. C’est la nomenclature des remboursements édictée par les pouvoirs publics qui, en plaçant en concurrence soins gratuits et soins lucratifs, les incite à négliger les premiers pour mieux se consacrer aux seconds.  […]

À cet égard, la réforme dite du « reste à charge zéro », en vigueur depuis janvier 2020, n’a pas foncièrement modifié le système. Si elle permet la prise en charge intégrale de certaines prothèses bas de gamme par les mutuelles (qui en ont aussitôt profité pour augmenter leurs tarifs), elle laisse intacte la logique de négligence et de rentabilité qui régit le dispositif.

 […]

Reconnaître le droit de chacun à des dents qui mordent, mutualiser l’outil de soin pour en réduire les coûts, salarier les dentistes de manière qu’ils puissent exercer leur art sans se préoccuper de faire du chiffre ou de financer la piscine à bulles de leur résidence secondaire : le projet imaginé par Jeault il y a un demi-siècle mériterait sans doute une seconde chance.

Pour l’heure, la seule utopie qui paraisse en mesure de faire chanceler le système libéral s’avère plus mercantile encore que ce dernier. En effet, à la faveur d’une loi de dérégulation adoptée en 2009 sous l’égide de Mme Roselyne Bachelot, alors ministre de la santé, des centres de soins dentaires à bas coût sont venus s’implanter par centaines. Dentego, Dentimad, Dentifree, Dentalvie, Dentymed, Dentasmile… Malgré leurs noms, qui évoquent un concours d’onomastique publicitaire, il s’agit d’« associations à but non lucratif », censées ne générer aucun bénéfice. Il est vrai que les libéralités offertes par la loi peuvent leur permettre de surmonter cet écueil.

 […]

Olivier Cyran . Le Monde Diplomatique. Titre original : « Quand les pauvres auront des dents ». Source (Extraits) https://www.monde-diplomatique.fr/2021/03/CYRAN/62838

  1. Bernard Jeault, Le Mal à la racine. Dentistes ou arracheurs de dents, Odilon-Média, Paris, 1995.
  2. Chiffres de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) cités par Sylvie Azogui-Levy et Marie-Laure Boy-Lefèvre, « Inégalités d’accès aux soins dentaires », Après-Demain, n° 42, Paris, 2017.
  3. « Les inégalités de santé bucco-dentaires », ministère de la santé, Paris, 21 avril 2011.
  4. Michel Maus, Tout le monde le fait ! La fraude fiscale en Belgique, Corporate Copyright, Saint-Gilles (Belgique), 2012.