Jérôme Lejeune, «Vénérables» réacs et usurpateurs

Cette figure du militantisme antiavortement vient d’être déclarée « vénérable » par le Vatican, première étape avant, peut-être un jour, une canonisation, pour laquelle ses soutiens se mobilisent.

Au cas où en douterait, voilà encore symboliquement un pas de plus vers une Église réactionnaire. Jérôme Lejeune, décédé en 1994, est donc déclaré « vénérable » depuis fin janvier. C’est une première étape sur la voie d’une éventuelle béatification, puis, peut-être, d’une canonisation. Son cas va être étudié par la Congrégation pour la cause des saints, au Vatican.

Il y a quelque temps, pour être un saint, il fallait avoir deux « miracles » à son actif, mais depuis quelques années (tout se perd !), la procédure s’est un peu allégée, et certains sont devenus saints en ne revendiquant qu’un seul miracle. Mais il faut mener tout de même une véritable campagne. Et cela nécessite de sacrés moyens financiers. « Il faut de l’argent pour payer une cause de canonisation. Il s’agit de financer les voyages des enquêteurs, les travaux de la commission historique (qui recueille tous les documents écrits par le candidat et des témoignages), et organiser des événements qui prouvent à Rome que la personne inspire encore des fidèles », nous résume ainsi Anthony Favier, docteur en histoire contemporaine et spécialiste du catholicisme.

Les finances, ce n’est certainement pas un problème pour la cause Lejeune.

La campagne s’adosse sur la Fondation Jérôme-Lejeune (créée en 1996 pour perpétuer son engagement et qui reçoit nombre de dons et de legs) et son satellite, l’Association des amis du Pr Jérôme Lejeune. Aude Dugast, la déléguée générale de l’association, est devenue dans le jargon catho la « postulatrice de la cause » pour la canonisation.

Cette canonisation est très attendue également par tout le réseau « pro-vie » et Manif pour tous, comme Alliance Vita ou la Communauté de l’Emmanuel, souligne Anthony Favier.

Rappelons d’ailleurs que Ludovine de La Rochère, actuelle présidente de la Manif pour tous, était chargée de communication de la Fondation Jérôme-Lejeune.

Feu le professeur bénéficie aussi du soutien de l’Opus Dei, dont il aurait été membre, nous rappelle Christine Pedotti, spécialiste du catholicisme et directrice de Témoignage chrétien (trimestriel des cathos de gauche).

Au Vatican aussi, le Pr Lejeune avait tissé sa toile. Il était très proche du pape Jean-Paul II et avait pris la tête de l’Académie pontificale pour la vie, chargée de conseiller le pape sur la question de la famille.

Le site de la Fondation Jérôme-Lejeune ne manque pas de s’enorgueillir de cette amitié : « Jean-Paul II et Jérôme. Lejeune ont vécu une véritable amitié humaine où quand l’un était victime, les deux souffraient. Quand Jean-Paul II a été touché par les balles, le 13 mai 1981, Jérôme Lejeune rentrait de Rome où il avait déjeuné avec le pape. Arrivé à Paris, quand il a appris la nouvelle de l’attentat, Jérôme Lejeune s’est effondré aussi et a été emmené à l’hôpital. »

Jean-Paul II était par ailleurs venu se recueillir sur la tombe de Lejeune en France, en 1997. « Un geste qui est resté unique dans son pontificat », souligne la fondation.

Nous avons contacté la « postulatrice de la cause », Aude Dugast, pour savoir où en était cette fabuleuse campagne et, étonnamment, elle n’a pas répondu à Charlie …

On s’est alors rabattus sur une de ses interviews données au magazine France catholique (appartenant au groupe Bolloré), dans laquelle elle raconte ce qu’elle a découvert de la vie de Lejeune.

Pas de doute, elle est touchée par la grâce : « Qu ‘ai-je découvert? Une vie lumineuse qui se déploie dans le champ de la science et de la foi. […] Une vie qui ressemble à un roman, mais qui est vraie, pleine de suspense on voit que Jérôme, à travers sa vie d’époux, de père, de médecin, et de grand témoin de la beauté de la vie, n’est pas né saint mais qu’il l’est devenu. »

Lejeune, c’est avant tout une croisade antiavortement.

Il a été à la tête de Laissez-les vivre, association qui mène la mobilisation contre la dépénalisation de l’IVG en 1975. Il a inspiré des commandos antiavortement, ces groupuscules qui entravaient le fonctionnement des centres médicaux pratiquant l’IVG, dans les années 1990. Toujours dans France catholique, Dugast précise même que Lejeune a toujours estimé que la loi sur l’IVG serait un jour remise en cause.

Sans nul doute, c’est encore le rêve de ses soutiens. Et il ne serait pas un catho tradi, un vrai, s’il ne s’opposait pas également à la pilule. Il défendait ainsi mordicus l’encyclique Humanae vitae de Paul VI, promulguée en 1968, qui condamnait la contraception.

Aujourd’hui, la Fondation Jérôme-Lejeune, pour qui ne la connaîtrait pas, semble à première vue poursuivre des missions plutôt louables. Elle met en avant sur son site qu’elle est une des premières contributrices à la recherche sur les maladies génétiques. Mais elle est toujours en pointe sur le combat contre l’IVG (au moyen notamment de «publicités» et autres fascicules).

Son président actuel, Jean Marie Le Méné, s’exprime volontiers dans Valeurs actuelles, il y a écrit une tribune dans laquelle il évoque « le massacre des innocents sous l’étendard de l’État de droit ».

Leur nouveau cheval de bataille, c’est aussi l’opposition aux lois bioéthiques (PMA, recherche sur les embryons), par le biais judiciaire. À tel point qu’un collectif de chercheurs avait publié une tribune dans Le Monde en 2017 pour dénoncer une « guérilla juridique » qui retarde de plusieurs mois de nombreux projets.

Étonnamment, la Fondation Jérôme-Lejeune est reconnue d’utilité publique depuis 1996, et à ce titre bénéficie de dons et legs défiscalisés.

Les chercheurs demandaient alors à ce que ce statut lui soit retiré. Nul doute qu’une canonisation donnerait en tout cas des ailes à toute la frange de cathos réacs qui verraient en Lejeune leur saint patron. Bienvenue dans l’Église de 2021.

Trisomie 21: histoire d’une tromperie

Lejeune a Longtemps été considéré comme le découvreur de la trisomie 21. C’est d’ailleurs un élément clé pour l’image de sa fondation, axée sur les maladies génétiques. On a nous-mêmes commencé cette enquête en ayant en tête qu’il en était bel et bien le découvreur.

Que nenni!

S’il a joué un rôle dans cette découverte, il s’est surtout approprié celle d’une scientifique, Marthe Gautier, et du patron du service dans lequel il travaillait, Raymond Turpin. Nous sommes en 1958, le Pr Turpin, qui s’intéresse à ce qu’on appelait Les « mongoliens », dont on ne connaissait rien, émettait L’hypothèse d’une anomalie génétique.

Marthe Gautier, jeune chercheuse, est une des rares à l’époque à connaître la culture cellulaire, qui permet d’analyser des chromosomes. Elle se met à travailler sur Le sujet dans le labo de Turpin, avec peu de moyens. Elle parvient à recréer des tissus d’enfants « mongoliens » et fait cette découverte primordiale : ils ont un chromosome en plus.

N’ayant pas de microscope adapté pour définir ce chromosome et le prendre en photo, elle confie son échantillon à Lejeune.

Erreur fatale : il ne le lui rendra jamais, pas plus qu’il ne lui montrera les photos.

L’année suivante, il signe un article dans une revue scientifique qui officialise la découverte. Gautier n’est prévenue que trois jours avant, et constate que son nom n’apparaît qu’en second. « Je suis très humiliée et stupéfaite », dit-elle lorsqu’elle revient sur cet épisode.

La machine s’emballe, tous les médias mettent en avant Lejeune, qui ne rétablit aucunement la vérité. Il obtient seul le prix Kennedy pour sa découverte en 1962. Longtemps, Marthe Gautier ne dira rien.

Bien plus tard, en 2009, dans la revue Médecine/ Sciences, elle reviendra sur cet épisode : « Je suis consciente de ce qui se dessine sournoisement, mais n’ai pas assez l’expérience ni d’autorité dans ce milieu médical dont je n’ai pas encore compris les mécanismes pour savoir comment m’y confronter. Trop jeune, je ne connais pas les règles dujeu ».

En 2014, la Fédération française de génétique humaine veut (enfin) rétablir La vérité. Ils proposent à Marthe Gautier, qui a alors 88 ans, de venir donner une conférence pour raconter sa découverte.

Mais là, coup de théâtre : La Fondation Jérôme-Lejeune n’hésite pas à envoyer des huissiers pour la faire taire.

La même année, le comité d’éthique de l’Inserm rend un avis, dans lequel il estime que la part de Jérôme Lejeune dans la découverte de la trisomie 21 « a peu de chance d’avoir été prépondérante », et estime « regrettable » que les noms de Turpin et Gautier « n’aient pas été systématiquement associés à cette découverte tant dans la communication que dans l’attribution de divers honneurs ».

Lejeune, un « vénérable » véreux qui était donc prêt à tout pour être sous les feux des projecteurs.


Laure Daussy – Charlie Hebdo – 24/02/2021