Repenser nationalisation ?

Dette publique, chômage, faillites en série, échec sur les vaccins… Comme si toutes ces plaies ne suffisaient pas, l’actualité nous en apporte une de plus : le déficit commercial.

Oh, certes, ne comptez pas sur moi pour pleurer sur cet indicateur qui ne dit rien en lui-même. Entre un pays en plein-emploi qui importe et un autre en dépression (mais dont la balance commerciale est positive), mon choix est vite fait.

Mais les faits sont là : le déficit extérieur, de 16 milliards d’euros en 2019, a triplé l’an dernier, pour atteindre 53 milliards (1). Et ce pour une raison simple : la France s’est spécialisée dans les domaines les plus affectés par la pandémie, à commencer par l’aéronautique et le tourisme.

Autrement dit, dans des biens de luxe. Ce qui assure la résilience d’une économie, ce sont les dépenses de consommation banales : les habits, l’électroménager, les voitures. Or, dans tous ces domaines, plus rien (ou presque) n’est produit dans l’Hexagone. Notre économie est devenue dépendante des achats d’avions de compagnies américaines ou des décisions de voyage de Chinois aisés.

Il s’agit là d’un accident de l’Histoire : le Covid aurait très bien pu ne pas avoir lieu. Et, à tout prendre, nous sommes moins mal lotis que les Espagnols, les Italiens ou les Grecs, encore plus dépendants du tourisme que nous. Mais cet accident devrait nous faire réfléchir, puisque ni l’aéronautique ni le tourisme de masse ne sont des industries d’avenir, c’est le moins que l’on puisse dire.

Nous avons été une puissance industrielle. Mais, aujourd’hui, l’industrie ne représente plus que 12 % de la production nationale. Plusieurs nations ouest-européennes ont conservé ce secteur important : l’Allemagne, bien sûr, mais aussi la Norvège, l’Autriche, la Suisse, la Finlande…, où l’industrie (et l’énergie) représente plus de 20 % du PIB. Or ce ne sont pas, à l’évidence, des pays de bas salaires. Au contraire, le coût du travail y est plutôt plus élevé que chez nous.

Alors pourquoi tout miser sur la baisse du coût du travail, alors que cela s’élève à des dizaines de milliards d’euros par an ? Les « baisses de charges » incitent les entreprises à embaucher des personnes peu diplômées plutôt que très qualifiées, pouvant développer des innovations. Résultat : plus les entreprises touchent d’aides de l’État, moins elles gagnent de parts de marché ! Il a ainsi été démontré que les baisses de charges, justifiées par la recherche de « compétitivité »…, »…, nuisent aux exportations françaises (2). Un très grand bravo.

Quelle est la potion magique des pays industriels d’Europe ? Sans surprise, la recherche et une main-d’oeuvre qualifiée. Comme le montre l’analyse précise de Patrick Artus, la solution, ce n’est ni une fiscalité allégée sur les entreprises ni les baisses de cotisations sociales(3). Ce sont des écoles, des lycées professionnels, des facs, des centres de recherche performants, qui embauchent des personnels qualifiés, forment bien notre jeunesse et travaillent avec les entreprises. Or, aujourd’hui, dans nos facs, il n’y a ni tables, ni livres, ni ordis.

Certes, investir dans l’éducation et la recherche coûte très, très cher. Mais les bêtises du type CICE coûtent encore plus cher ! Nous aurions pu faire le bon choix, celui d’une éducation de qualité, d’une recherche efficace, d’une industrie performante. Et maintenant, si on supprime les aides, les boîtes coulent.

Donc?


Jacques Littauer – Charlie Hebdo – 24/02/2021


  1. « Comptes courants : l’autre déficit qui fait mal à la France » (Les Échos, 5 février 2021).
  2. « Les baisses de « charges » contre la compétitivité » (Alternatives économiques, 20 décembre 2018).
  3. « Qu’ont fait les pays de l’OCDE qui ont conservé une industrie de grande taille? », de Patrick Artus (Flash Natixis, 4 novembre 2020).