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Bien que prévenu, le haut représentant pour les Affaires étrangères de l’Union européenne s’est fait piéger par Pontine comme un débutant.

73 ANS, il a senti le vent du boulet. Incompétent, naïf, ridicule.

Après avoir été plusieurs fois ministre en Espagne, président du Parlement européen, le voilà traité comme un bleu. La presse européenne s’en est donné à coeur joie, même celle de son pays. Des dizaines d’eurodéputés ont fait circuler une pétition réclamant son départ. « Il reste en place, mais il a pris un sacré coup sur la casquette », rigole un eurodéputé français.

Josep Borrell a donc sauté à pieds joints dans le piège russe. On ne peut pas dire qu’il n’avait pas été prévenu. Le porte-parole du Kremlin avait lancé avant son arrivée : « Nous espérons que personne ne fera la bêtise de lier la perspective des relations Russie-Union européenne au sort d’un résident d’un centre de détention. »

Des eurodéputés polonais et des pays Baltes l’avaient mis en garde, et lui avaient suggéré des conseils, tous repoussés. « Borrell s’est entouré d’une équipe très méditerranéenne, où les ex-pays du bloc de l’Est ne sont pas représentés. Il est assez cassant et peu porté au dialogue, n’a aucune connaissance des difficultés des négociations avec la Russie. Il a donc refusé de se laisser conseiller, et il s’est planté », déplore un fonctionnaire de la Commission.

Salade russe

Il est arrivé, flamberge au vent, exigeant la libération « immédiate et sans condition » de l’opposant Alexeï Navalny. Allez, messieurs, en garde. « Avec quelles armes ? La Russie, c’est un des sujets de politique étrangère où l’Europe est la plus divisée. Borrell n’est qu’un haut représentant, autant dire un super-ambassadeur, qui ne disposait d’aucun mandat clair : les Polonais et les Baltes campent sur une ligne dure, les Hongrois sont conciliants, les Italiens et les Grecs aussi, les Allemands veulent à tout prix éviter les crispations et faire aboutir le projet de gazoduc Nord Stream 2, que soutiennent aussi les Pays-Bas, et les Français sont fluctuants. Bref il allait droit au casse-pipe, sauf que, son boulot, c’est de se méfier», tacle un député français de la commission des Affaires européennes.

Son visage crispé lors de la conférence de presse avec le ministre russe des Affaires étrangères, le roué Sergueï Lavrov, où il se fait balader lors d’une question piège sur Cuba posée par un journaliste complice, et sa mine déconfite lorsqu’il apprend le renvoi de trois diplomates européens juste après cette conférence de presse ont fait le tour des écrans européens.

« Il faut bien comprendre que pour Borrell, considéré comme une pointure en Espagne, l’Europe a. évidemment été un second choix. Cette figure du socialisme catalan, vigoureusement anti-indépendantiste, longtemps ministre de Felipe Gonzalez, aurait dû devenir Premier ministre de son pays. Il a été investi par son parti comme candidat pour les élections de 2000, mais il a dû démissionner en raison d’un scandale fiscal ayant éclaboussé certains de ses collaborateurs. Son appui sans faille à Pedro Sanchez l’a fait revenir sur devant de la scène » rappelle Benoît Pellistrandi, auteur d’une « Histoire de l’Espagne, des guerres napoléoniennes à nos jours » (Perrin).

A Bruxelles, il n’est guère populaire. Quand il dirige le Parlement européen, en 2004, il est incapable de mettre de l’huile dans les rouages. « Le président du Parlement européen n’a pas de pouvoirs, on attend juste de lui qu’il fasse en sorte que rien ne se grippe. Inutilement cassant avec ses opposants, le Parle­ment l’a vu partir sans regret. La culture, à Bruxelles, c’est par essence celle du compro­mis », tacle un ex-eurodéputé français, pourtant socialiste.

Catalan à la détente

Maintenant qu’il est à la tête de la diplomatie européenne, il ne convainc pas davantage. Son audition au Parlement, juste avant sa nomination comme haut représentant, en 2019, s’était mal passée. « Nous étions nombreux à le trouver plus que léger sur des sujets clés comme les relations avec l’Afrique ou avec la Chine », raconte un eurodéputé Vert. Désormais, on lui reproche de n’avoir pas su se saisir d’un seul dossier. « Tout le monde sait qu’il soutient l’intervention française au Mali, mais il est incapable de faire bouger les lignes en Europe en faveur de Macron », déplore un eurodéputé français macronien.

« Sanchez a surtout nommé Borrell, qui ne souhaitait pas reprendre du service, pour redorer le blason de l’Espagne et empêcher que les indépendantistes catalans, populaires en Belgique et en Allemagne, ne fassent de l’Europe leur tribune », explique un journaliste espagnol. Plus isolés en Europe, les indépendantistes catalans ont tout de même gagné les élections, dimanche.

Il y a quelques mois, Barren a lâché : « Sur la Chine, nous avons été un peu naïfs par le passé. » En voilà, un bon début.


Anne-Sophie Mercier- Le Canard Enchainé- 17/02/2021