Bruno Latour

Le nouveau curé de la gauche

  • Bonne nouvelle : la gauche intellectuelle a une nouvelle icône.
  • Mauvaise nouvelle, c’est le sociologue Bruno Latour.

Le voici qui ne propose rien de moins qu’une « métaphysique du confinement » dans Le Monde. Une physique du confinement aurait manqué d’ambition.

Quelques jours plus tôt, L’Obs le présentait sobrement comme « le penseur qui inspire la planète ».

L’univers ne s’y intéresse pas? Quel manque de goût…

C’est toujours la même histoire : les hommes vieillissent, et c’est généralement trop tard qu’ils sont célébrés. Au terme d’une oeuvre ambitieuse, ils publient un quick book, le charme des cheveux blancs opère, les voici érigés au rang de prophètes.

Semblable mésaventure est arrivée au philosophe Michel Serres, au sociologue Pierre Bourdieu ou bien encore à l’épistémologiste Karl Popper.

C’est confortable d’être élu prophète : une phrase obscure passera pour profonde, une remarque évidente deviendra puissante.

Chez Bruno Latour, cela donne des assertions comme « ce confinement nous sort de nous-mêmes : on pourrait dire, en jouant du paradoxe, qu’il nous déconfine ! ». Tout est dans tout, si vous voulez, et réciproquement…

Mais ne caricaturons pas, Latour nous apprend aussi plein de choses. Que la crise écologique doit nous conduire à« changer nos façons de raisonner ». Incroyable, non?

Ou bien encore que l’économie nous aliène.

Mais lorsqu’on lui demande quel système pourrait nous en libérer, il répond: « Il va falloir l’inventer, mais on n’en est pas là ».

Fort de sa notoriété soudaine, le sociologue peut en effet masquer certaines de ses convictions qui pourraient déplaire à ses nouveaux fans. Il joue à cache-cache…

Quand on l’interroge sur ce qu’il pense de l’islamisme, il déclare qu’il refuse d’aborder cette question par le « piège » de lalaïcité.

C’est que Latour est tout simplement un penseur catholique : pour lui, il y a un lien entre « le terrestre et l’incarnation », et c’est d’ailleurs ce qui l’« intéresse » chez le pape François.

Latour a bien évidemment le droit de puiser son inspiration auprès du pape, ou de chercher à vérifier l’incarnation. Mais il sait très bien que s’il se présentait comme catholique, and-moderne et irrationaliste, il décevrait une partie de ses nouveaux lecteurs.

Il y a trente ans, Latour expliquait pourquoi il n’avait jamais été moderne, déconstruisant, après d’autres, l’opposition entre nature et culture. Mais il le faisait en critiquant toute forme de rationalisme : « Ce que la raison complique, les réseaux l’expliquent », lâchait-il, sibyllin.

Et c’est ainsi qu’il faut interpréter ce à quoi il a employé l’essentiel de son temps : la sociologie de la science.

À l’origine, il s’agissait de montrer que les découvreurs ne sont pas de purs esprits, uniquement préoccupés par la vérité. Comme toute forme de travail, celui des scientifiques est plein de préoccupations impures, d’objectifs inavouables. Voilà donc Pasteur démystifié par Latour.

Le grand scientifique, l’immense vaccinateur, serait moins génie que manipulateur : c’est parce qu’il était un politique habile qu’il a pu passer pour un grand scientifique.

La voilà, la quintessence de la pensée de Latour : croire que la pensée scientifique ne repose que sur un consensus fragile, comme si la vérité n’était qu’une illusion.

Selon lui, c’est vrai en biologie comme en sociologie.

Comment quelqu’un qui croit si peu en la science pourrait-il avoir foi en la sienne?


Quant à la gauche, si elle cherche des idées neuves, elle serait bien inspirée de se trouver une autre icône. Guillaume Erner. Charlie Hebdo – 21/02/2021