Éric Anceau

Il est historien et il propose une analyse sur la confiance du peuple envers les « élites ». Dans son dernier livre, il explore trois siècles de relations entre les élites et le peuple français.

Le rapport Thiriez, […] était le fruit d’une réflexion menée dans la foulée du mouvement des Gilets jaunes et du Grand Débat national. Il préconisait déjà une ouverture plus large à la diversité de la société. La suppression de l’ENA (idée qui semble aujourd’hui abandonnée) et de quelques écoles complémentaires (qui forment, par exemple, les hauts fonctionnaires des hôpitaux ou de la diplomatie) pour les remplacer par une seule institution.

 […]

  • Les divers événements survenus depuis 2017, crise des gilets jaunes, des accords en gouvernement, la pandémie et sa gestion française, marquent-elles un paroxysme sexisme dans la défiance envers les élites ?

Éric Anceau. Le phénomène est ancien. La Révolution française de 1789 est évidemment née de cette défiance qui, au fil des siècles, s’exprime de façon périodique. Quand ils sont mécontents de leurs gouvernants, les Français descendent dans la rue pour faire entendre leur désaccord, ou font carrément la révolution. Mais il est vrai que depuis une quarantaine d’années la défiance s’accroît. Fortement.  […]

  • Combien en repérez-vous ?

Éric Anceau. Cinq ou six.

1          Un an après la prise de la Bastille, lors de la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, le roi, la bourgeoisie et le peuple communient dans un grand élan  […]

2          Quarante ans plus tard, à la suite d’une autre révolution, celle des Trois Glorieuses (27, 28 et 29 juillet 1830), apparaît de nouveau une sorte d’état de grâce.

3          Idem au moment de la troisième révolution, en 1848, à tel point qu’on parle de « l’illusion lyrique du printemps des peuples ». On voit des prêtres bénir des arbres de la liberté avec les maires des villages, les notables et le peuple.

4          Au XXe siècle, un relatif consensus a régné entre 1926 et 1928, avec le gouvernement Poincaré chargé de redresser la situation financière.

5          Puis bien sûr, il y eut le souffle de la Libération, et de la République gaullienne, née du conflit algérien — même si elle ne fut pas exempte de protestations comme la grève des mineurs en 1963, ou bien Mai 68.

  • Ces quelques périodes de « communion » suivaient chaque fois des crises, des révolutions, des guerres…

Éric Anceau. On remarque en effet une récurrence : chaque fois, la volonté de sortir d’une crise, et le sentiment que le ou les dirigeants auxquels on fait appel seront différents de leurs prédécesseurs. Dans les faits, ce n’est pas toujours le cas : il arrive qu’on écrête seulement le sommet de la pyramide, en gardant les fonctionnaires subalternes… qui montent d’un cran. C’est ce qui s’est passé en 1848 puis en 1870. Une illusion de changement. Quand le peuple s’en rend compte, la méfiance, puis la défiance s’installent.

  • À quand remonte l’usage du mot « élite » ?

Éric Anceau. Dès le XIIe siècle, Chrétien de Troyes l’emploie, mais c’est surtout Christine de Pisan, elle aussi poète, qui va l’utiliser, au XIVe siècle.  […] Dans une deuxième acception, on entendait par élite, dès le Moyen Âge, les meilleurs de chaque catégorie sociale.

Ces élites-là étaient jugées par leurs pairs, et reconnues. On ne parlait d’ailleurs pas d’une élite, mais de plusieurs, globalement acceptées. C’est quand les élites politiques, administratives ou économiques n’en constituent plus qu’une seule qu’elles sont davantage contestées.

  • Ce qui est le cas aujourd’hui ?

Éric Anceau. Disons qu’un certain nombre de signaux vont en ce sens.  […] Même s’il faut se méfier des analogies, on pourra noter qu’en France, sous la monarchie de Juillet (1830-1848), les banquiers, les industriels et les manufacturiers étaient largement aux commandes.

 Ces grands capitalistes exerçaient des fonctions politiques. Aujourd’hui, dans le cadre d’une économie ultralibérale et mondialisée, le phénomène a pris une ampleur considérable. Ce qui rejoint le problème de l’ENA, dont la mission d’origine a été dévoyée.

  • C’est-à-dire ?

Éric Anceau. Quand elle est créée par le général de Gaulle et Michel Debré en 1945, l’ENA doit servir à épauler le pouvoir politique en promouvant des hauts fonctionnaires extrêmement compétents, qui resteront dans leur domaine. Mais à partir des années 1970, ses anciens élèves commencent à intervenir en politique.

Valéry Giscard d’Estaing est le premier d’entre eux à accéder à l’Élysée, en 1974. Depuis, tous nos présidents, à l’exception de François Mitterrand et Nicolas Sarkozy, sont sortis de l’ENA !

Au cours des décennies suivantes, ils vont aussi investir les milieux économiques. On les retrouve parmi les grands patrons du CAC 40 — souvenez-vous de Jean-Marie Messier, « Maître du monde », comme on le surnommait aux Guignols de l’info… Dans les années 2000 et 2010, une dimension supplémentaire apparaît : un phénomène de va-et-vient de ces énarques entre le monde des affaires et celui de la politique. Emmanuel Macron, son secrétaire général de l’Élysée et son directeur de cabinet ont fait ce type d’allers-retours entre politique, haute administration et milieux économiques.

  • N’est-ce pas une façon d’être mieux connecté à la réalité ?

Éric Anceau. Peut-être, mais cette porosité présente un énorme risque de conflit d’intérêts.

  • Est-elle due au fait que tout devient de plus en plus technique, ou parce que les anciens de l’ENA se cooptent entre eux au sein de l’élite ?

Éric Anceau. Ce milieu fonctionne beaucoup en réseaux, c’est sûr. On le voit avec les fameuses promotions de l’ENA : la « Voltaire » était très représentée sous la présidence Hollande ; la « Senghor » l’est sous celle de Macron, même si c’est moins net. Et puis l’environnement international appelle en effet cette « épistocratie », c’est-à-dire ce gouvernement où les experts vont épauler les politiques… jusqu’à parfois les remplacer.  […] La France participe de plus en plus à ce phénomène international.

 […]

  • Vous pointez aussi une désacralisation de l’élite, à cause de sa « mise en spectacle » dans les médias…

Éric Anceau. Dans les années 1970 et surtout 1980, des émissions politiques sont apparues à la télévision. Les élites ont pensé qu’elles en tireraient un grand bénéfice, une visibilité nouvelle. Elles ont donc joué le jeu.

 […] … peu à peu, nos politiques se sont mis en scène chez eux, en famille, au moment d’un événement heureux… En 1992, Ségolène Royal a invité les cameramen à la maternité, au lendemain de l’un de ses accouchements. Depuis, on ne cesse de franchir des seuils supplémentaires.

 […]

  • La nomination de Jean Castex à Matignon, énarque mais aussi homme de la province, est-elle à même de réconcilier le pays avec les élites ?

Éric Anceau. Je pense même que si Emmanuel Macron l’a mis en place, c’est en grande partie pour cela ! Car le maire de Prades n’a pas seulement l’accent rocailleux. Il est certes un haut fonctionnaire, mais aussi un élu de terrain, qui affirme son ancrage et n’hésite pas à dire que ses prédécesseurs étaient déconnectés de la réalité.  […]

  • Ce ne sera sûrement pas suffisant pour restaurer la confiance…

Des poussées éruptives anti-élites, il y en aura d’autres, inévitablement.  […] Mais nos élites ne sont pas idiotes, elles essayent de remédier à la défiance par différents biais. Une réforme récente donne par exemple de nouveaux moyens au Conseil économique, social et environnemental pour qu’il puisse recevoir les pétitions et organiser de grandes consultations citoyennes.

Un peu comme la Convention qui a eu lieu l’an passé sur le climat. Mais c’est une arme à double tranchant… Si le résultat de ces consultations est trop décevant par rapport aux engagements pris, et si les citoyens ont la sensation d’avoir été manipulés…


Valérie LeHoux. Télérama. Titre original : « Éric Anceau, historien “Les périodes de confiance entre le peuple et ses élites se comptent sur les doigts d’une main” ». Source (Extrait)


Note de l’administrateur (qui comme d’habitude ne regarde que lui) : l’analyse de l’historien Éric Anceau, explore la genèse et le comportement de l' »élite » française à travers les âges.

Cependant elle n’apporte aucune solution aux graves problèmes justement posés par la déconnexion de cette élite vis-à-vis des nécessités populaires quotidiennes.

Analyser est bien, proposé est nettement plus constructif. Raison de plus, pour choisir, lors des prochaines élections, un programme, ouvrant vers une véritable gestion démocratique assurant l’équité populaire en France, permettant à toutes et tous de vivre décemment.

MC