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Faut-il légaliser l’euthanasie en France ?

Ont participé à ce débat :
Régis Aubry Médecin, président de l’Observatoire national de la fin de vie et membre du Comité consultatif national d’éthique
Jean Leonetti Médecin, instigateur de la loi sur la fin de vie, maire d’Antibes, député honoraire
Irène Frain Écrivaine, membre du comité d’honneur de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD)


  • La pandémie de Covid-19 a davantage souligné les difficultés à gérer dans l’urgence la fin de vie. Y a-t-il des manquements à corriger ? Faut-il actualiser la loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016 ?

Régis Aubry La pandémie est un révélateur de situations de vulnérabilité. Certaines personnes âgées fragiles ou atteintes de maladie grave ou chronique, ou encore présentant un handicap, se sont trouvées en situation de surfragilisation du fait du Covid. Ces personnes ne pouvaient pas être admises en réanimation à cause de leur surfragilisation, la réanimation étant alors contre-indiquée. La confrontation à la fin de la vie a donc été précipitée et l’on a dû organiser des soins palliatifs. Dans de très nombreux territoires, des coordinations se sont mises en place, prenant appui sur des équipes mobiles de soins palliatifs, pour aider les professionnels confrontés à une augmentation des situations de fin de vie. Bien souvent, ces soins palliatifs et d’accompagnement ont dû se dérouler dans le lieu de vie. On mesure donc combien le concept d’équipes mobiles de soins palliatifs est une nécessité absolue. Les situations de fin de vie ont été bien gérées par les professionnels du domicile, en lien avec des acteurs spécialistes en soins palliatifs, sans avoir à recourir à des pratiques de sédation profonde jusqu’au décès, comme la loi française le permet. La pandémie invite à renforcer une offre très coordonnée de soins palliatifs.

Jean Leonetti La loi de 2005 comme celle de 2016 définissent les droits des malades en fin de vie : droit de ne pas être abandonné, droit de ne pas souffrir même si la poursuite de cet objectif raccourcit la durée de vie et droit à ne pas subir d’acharnement thérapeutique. La crise sanitaire a montré combien ces principes étaient essentiels mais ils ont dû être rappelés pour éviter des fins de vie solitaires et déshumanisées à l’hôpital ou en Ehpad et permettre d’accompagner les mourants. Ces lois ne permettent pas de donner la mort de manière directe ou indirecte. J’ai eu le sentiment que dans le contexte sanitaire du Covid-19 nos concitoyens ne le réclamaient pas et redoutaient au contraire que les plus fragiles ne soient pas pris en charge faute de moyens. Toutes les lois de la République peuvent être modifiées et améliorées, mais ne laissons pas croire qu’il suffirait de combler un manquement à la loi actuelle pour autoriser l’euthanasie. Il s’agirait d’un autre texte avec un autre objectif.

Irène Frain Les problèmes de fin de vie posés par le traitement des pathologies générées par le Covid-19 sont extrêmement complexes et on ne peut pas nécessairement parler dans ce cadre d’acharnement thérapeutique : on connaît très mal le virus, on ne dispose pas à ce jour de médicament qui l’enraye, et il s’avère extrêmement pervers. Par ailleurs, le virus engendre souvent chez ces patients en fin de vie de la confusion mentale ou des troubles neurologiques très sévères. En revanche, le public, grâce à de nombreux récits d’ex-patients ou reportages filmés sur le Covid, saisit mieux la réalité des « derniers moments » en général, et les souffrances que subissent les patients intubés dans un cas désespéré. C’est donc le moment ou jamais d’actualiser la loi Claeys-Leonetti, notamment sur le point de la liberté de tout patient conscient que son cas est désespéré de bénéficier du suicide assisté. Les conditions requises par cette loi sont irréalistes et c’est devenu évident pour une immense majorité de Français. Sur ce point, au moins, la pandémie a eu un effet positif.

  • La France, « fille aînée de l’Église », peut-elle et doit-elle aller plus loin, à l’instar de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne, ou doit-elle se ranger du côté de la Pologne en Europe ? Cette dernière position serait-elle compatible avec notre conception des droits de l’homme ?

Irène Frain Au-delà de la question des droits de l’homme, il y a la question du respect de la vie, laquelle est centrale dans la pratique médicale comme dans le catholicisme. Mais, de nos jours, les médecins mesurent infiniment mieux le moment où un cas est désespéré et la prolongation des soins génératrice de souffrance inutile. Le catholicisme, lui, s’est en partie construit sur l’idée que les souffrances de l’agonie préparent une rédemption dans l’au-delà. Mais, même avant la pandémie, nombre de catholiques, pratiquants ou non, ont évolué – comme naguère sur le suicide : l’Église ne refuse plus comme autrefois d’organiser des obsèques pour les suicidés. L’idée de la douleur rédemptrice satisfait bien moins de fidèles : ils sont de plus en plus informés sur le plan médical et le dialogue entre médecins, patients et familles est bien meilleur. Le problème provient davantage de lobbies ultracatholiques et obscurantistes, minoritaires du reste, mais soutenus par des politiques qui font leur miel de cet obscurantisme. Ce sont eux qui portent atteinte aux droits de l’homme.

Régis Aubry Cette conception de la France comme « fille aînée de l’Église » n’a pas beaucoup de sens dans le climat culturel et social actuel de notre pays. Je ne situerais donc pas cette question au plan moral ou au plan religieux. Faut-il faire évoluer le droit français en matière de fin de vie ? Faut-il que le droit évolue vers une possibilité de dépénalisation de l’assistance au suicide ou de l’euthanasie ? Le Comité consultatif national d’éthique a eu une réflexion importante qu’il est nécessaire de rappeler. Au regard des souffrances vécues par les personnes en fin de vie, il nous est apparu indispensable de s’assurer que les personnes les plus vulnérables aient les moyens d’être considérées comme des sujets à part entière et que l’on dispose des moyens pour les accompagner. Cela n’est pas le cas. Un indicateur de la souffrance des personnes âgées est probablement le taux de suicide de ces personnes. La France est un des pays d’Europe où les personnes âgées se suicident le plus. Il est de notre devoir, dans un pays démocratique, de faire en sorte que les personnes et les populations les plus vulnérables soient soutenues, considérées, regardées non pas comme un « problème » mais comme une « ressource ». C’est l’honneur d’une société démocratique que de se doter de politiques d’accompagnement des personnes les plus vulnérables.

Jean Leonetti La France est un pays laïque. La loi n’empêche pas la foi mais la foi ne fait pas la loi et le problème de l’euthanasie ne se pose pas en termes religieux. Je partage avec Robert Badinter l’idée telle qu’il l’a exprimée à ce sujet : « Dans une démocratie, on ne donne pas la mort. » L’interdit de tuer fait partie de ces principes fondamentaux qui organisent une société humaine. Ce principe n’a pas été remis par Dieu à Moïse au mont Sinaï. Cet interdit existe au fond de chaque pensée humaine, de chaque regard vers le visage de l’autre comme le dirait le philosophe Emmanuel Levinas. Chacun peut bien sûr mettre fin à ses jours et se suicider ; constatons seulement que c’est plus souvent un acte de désespoir qu’un acte de liberté. Ce sujet est au cœur d’un conflit de valeurs entre l’autonomie de l’individu qui dit « c’est mon choix » et la protection par la société des plus fragiles qui dit « nous te protégeons ». C’est pourquoi en pratique on réanime les suicidés au nom de la solidarité collective et on ne les condamne pas au nom de la liberté individuelle. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 affirme le droit à protéger la vie. La Cour européenne des droits de l’homme a jugé qu’il n’y avait pas un « droit à la mort » équivalant à un « droit à la vie » (affaire Pretty, 2002).

  • Quels types de droits autoriseraient la légalisation de l’euthanasie ou le suicide assisté, est-ce créer un « droit de faire mourir », un droit de mourir dans la dignité ou encore un droit de choisir librement sa fin de vie ?

Irène Frain La notion de droit de mourir dans la dignité, qui est le concept fondateur de l’ADMD, inclut à mon sens le droit de choisir librement sa fin de vie. Les personnes qui, telle Nathalie Delon, refusent une chimio parce qu’elles savent que leur état est désespéré et qu’elles ont décidé de vivre leurs derniers moments comme elles l’entendent, ne sont pas poursuivies. En revanche, les familles qui voient un proche souffrir inutilement sous un respirateur pendant des semaines et des mois n’ont pas voix au chapitre, et les médecins qui entendent leur douleur, et débranchent la machine en toute humanité, conscience et respect, sont traînés en justice. C’est pourquoi il faut absolument une autre loi, car les Français de tous bords en ont assez d’être les otages de lobbies, minoritaires mais très experts en intimidations en tous genres.

Jean Leonetti C’est évidemment un « droit de faire mourir », bien sûr assorti de certaines conditions comme la demande de la personne devant des souffrances jugées insupportables. Cette loi dépénaliserait l’homicide dans ces circonstances. La dignité est une valeur constitutionnelle liée à l’humanité, elle n’est pas un élément qui varie avec l’appréciation de chacun et ne peut donc être utilisée comme un argument pour ou contre l’euthanasie. Personne n’est indigne, ni le mourant, ni le mendiant, ni le migrant. Ils peuvent en revanche subir des regards ou des comportements qui le sont. Quant à la liberté, je l’ai déjà évoquée, je suis libre de me donner la mort mais ai-je le droit de l’exiger de la société ? Peut-on passer d’un « droit-liberté » exercé à titre individuel à un « droit-créance » exigible de la société par un individu ?

Régis Aubry Il est nécessaire d’intégrer la réflexion éthique à la pratique des professionnels. Si les évolutions récentes de la médecine ont conduit à des progrès évidents, elles aboutissent parfois à des situations de fin de vie complexes, longues, marquées par une souffrance existentielle. Dans ces situations extrêmes, le désir de mort et la réflexion sur la nécessité d’accélérer la survenue de la mort peuvent apparaître. Il nous apparaît donc essentiel de conduire une réflexion de fond pour éviter que la médecine moderne ne contribue à produire des situations insensées. Le sujet est tellement tabou dans notre pays que nous nous sommes rendu compte que la recherche était très pauvre, quasiment absente dans certains secteurs. Il y a quelque chose de très surprenant à débattre, parfois de façon passionnée, sur des sujets où nous manquons de données factuelles. À mon sens, la question n’est pas tant celle de l’évolution de la loi mais celle de la nécessaire réflexion de notre rapport à la question de la mort. Cela passe par le débat public, cela passe par la recherche… et cela passe probablement par une réflexion sur l’application de la loi, son adaptation possible dans des situations exceptionnelles, parfois engendrées par la médecine elle-même.


Article/interview Anna Musso. Titre : « Faut-il légaliser l’euthanasie en France ? ». Source