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La sociologue Rachida Brahim analyse, à partir d’une étude des crimes racistes en France, comment notre société utilise la race pour traiter différemment les individus, avant de la nier lorsque ces derniers la font valoir pour se défendre.

Racialistes », « indigénistes », « décolonialistes » voire « islamo-gauchistes »… Après les populations issues de l’immigration réclamant l’égalité des droits, c’est au tour des universitaires en sciences sociales d’être accusés de brandir la race à tout bout de champ. Au gouvernement et même à gauche, on reproche à certains chercheurs et chercheuses de créer des divisions identitaires en étudiant les rapports sociaux au prisme de la race.

Celle-ci, pourtant, est le résultat d’un processus subi par les populations à qui l’on applique un traitement différencié, par exemple en matière de logement ou de sécurité publique.

En atteste La race tue deux fois, premier ouvrage de Rachida Brahim, chercheuse au Laboratoire méditerranéen de sociologie de Marseille.

Pour l’écrire, elle s’est appuyée sur sa thèse, effectuée entre 2010 et 2017, et y retrace une partie de l’histoire des crimes racistes en France et de leur traitement politique et judiciaire. S’en dégage l’hypocrisie d’une double réalité : la violence du racisme et celle du refus de l’admettre.

  • La période couverte par votre étude s’étend de 1970 à 1997. Pourquoi ?

C’est une période clé parce qu’elle permet d’observer comment la question raciale va se redéployer alors que la France perd ses colonies en Afrique. Les personnes avec qui j’ai échangé se souvenaient notamment d’une série de crimes qui a eu lieu dans la région marseillaise en 1973. Cette année-là, à la fin du mois d’août, un chauffeur de bus a été tué par un Algérien atteint de troubles psychiques. Six Algériens sont retrouvés morts dans les cinq jours qui suivent, trois d’entre eux dès le lendemain.

En l’espace de trois mois, on compte 17 morts et une cinquantaine d’agressions. Sur l’ensemble de l’année, l’ambassade d’Algérie en France dénombre 50 morts et 300 blessés. J’ai voulu retrouver des traces de ces crimes. Les fonds d’archives auxquels j’ai eu accès ont décidé de la périodisation : entre 1970 et 1997, j’ai pu constituer une base de données de 731 crimes racistes.

  • Quels types de faits sont ici considérés comme des crimes ?

Parmi les 731 cas que j’ai répertoriés, il y a des agressions, des homicides ou des attentats. Seulement dix cas concernent des femmes. C’est l’homme « arabe ou noir », fantasmé comme un être nuisible, qui est visé.

Il y a d’une part les violences qu’on peut qualifier d’idéologiques : elles sont ouvertement politiques parce que revendiquées par des groupuscules nés durant la guerre d’Algérie, des militants du Front national ou des mouvances néonazies. C’est surtout dans ce cadre que sont commis des attentats contre des consulats, des foyers, des cités HLM, des commerces ou encore des mosquées.

Il y a aussi ce que l’on pourrait appeler des violences « situationnelles », car liées à une scène de la vie quotidienne. Dans ce cas, l’auteur des faits attaque un Africain ou un Afrodescendant qu’il s’est imaginé dangereux pour protéger un bien, sa maison, sa boutique, sa voiture, des membres de sa famille, sa tranquillité.

Et enfin il y a les violences d’ordre disciplinaire. Elles mettent en scène des représentants des pouvoirs publics, gendarmes, douaniers, militaires, personnel hospitalier ou, dans la grande majorité des cas, policiers. Il s’agit ici de contrôler et de contraindre par la force des corps supposés déviants parce que non blancs.

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Contrairement à ce que l’on nous laisse entendre à l’école, l’abolition de l’esclavage, la victoire sur le nazisme et la fin des empires coloniaux n’ont pas mis un terme à l’idée de race.

En France, après les indépendances, elle est venue se nicher dans la politique d’immigration, celle du logement, ou celle à destination des quartiers populaires. Le mécanisme consiste à relever des traits ordinaires et caractéristiques de certains groupes et à leur associer une valeur négative.

Une fois stigmatisés, les individus sont infériorisés et exposés à une violence protéiforme.

Dans les affaires que j’ai étudiées, la race tue une première fois en raison du coup physique qui peut être porté par un individu. Elle tue une seconde fois en raison du coup psychique reçu lors de la confrontation avec le système pénal. Parce que, dans l’écrasante majorité des cas, ces affaires se soldent par un non-lieu, des acquittements ou des peines légères avec sursis.

  • La justice ne reconnaît donc pas le caractère raciste de ces crimes ?

La loi Pleven de 1972 est considérée comme le pilier de la législation antiraciste française. Pourtant, jusqu’en 2003, l’intention raciste lors d’un crime n’existait pas juridiquement… En droit, le crime raciste n’est pas une catégorie juridique.

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  • Ces données révèlent selon vous l’existence d’un racisme « structurel, permanent et feutré » en France. Comment ?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la législation antiraciste n’est pas le lieu de résolution des violences raciales, elle est au contraire l’un des supports du racisme structurel. Parler de racisme structurel, c’est dire que l’idée de race structure les sociétés de manière inégalitaire.

Elle permet, comme les catégories de classe ou de genre par exemple, de dessiner et de hiérarchiser des groupes sociaux. Et le droit joue ici un rôle capital, puisque c’est lui qui dit qui est dans la norme et qui ne l’est pas.

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  • Quelles conclusions tirez-vous du traitement de toutes ces affaires ?

Ce que je peux affirmer […], c’est qu’à l’échelle macrosociale, le racisme structurel qui s’est développé avec le système capitaliste imprègne toutes nos institutions et concerne aussi bien les champs pénaux, scolaire, médiatique, social que médical. À l’échelle microsociale, les individus peuvent être consciemment ou non imprégnés de ce racisme en raison de leur histoire familiale, de leur trajectoire sociale et de la manière dont ils se fondent dans l’institution pour laquelle ils travaillent ou plus largement dans la société. Le problème ce n’est donc pas seulement tel ou tel endroit du monde social pris de manière isolée, les policiers, les juges, les profs de fac… mais l’ensemble de notre société dans ses dimensions classistes, sexistes et racistes.

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Romain Jeanticou. Télérama. Titre original : « Rachida Brahim, sociologue : “Nier la race assure la pérennité du racisme structurel” ». Source (extrait) https://www.telerama.fr/debats-reportages/rachida-brahim-sociologue-nier-la-race-assure-la-perennite-du-racisme-structurel-6822079.php