… Les homosexuels furent parmi les premiers à être envoyés dans des camps de concentration

Le sort des homosexuels pendant la Seconde Guerre mondiale est demeuré longtemps méconnu. […] L’historienne Christine Bard revient sur cette page de l’Histoire,  […] .

  • Le sort des homosexuels pendant la Seconde Guerre mondiale fut longtemps sous-étudié, ou du moins sous-médiatisé. Pourquoi ? Homophobie latente ? Compétition des mémoires ? Manque de documents ?

Il ne faut pas penser la répression de l’homosexualité sur le modèle de celle de la Résistance, ou de la persécution des Juifs d’Europe. Les phénomènes sont incommensurables. Si la déportation des homosexuels fut abordée dès 1946 par des témoignages tels que ceux du résistant David Rousset ou du commandant d’Auschwitz Rudolf Hoess, ces victimes du nazisme ont pu être considérées comme une minorité négligeable. Parfois aussi perçues avec mépris.  […] Les survivants eux-mêmes craignaient les conséquences de la révélation de leur internement – ce qu’explique, parmi d’autres, Michael Pollak dans L’Expérience concentrationnaire.

Ils ont fait preuve d’un silence collectif. Ce n’est qu’après 1968 que s’est ouvert « l’espace du dicible », s’adossant au militantisme LGBTI+. C’était aussi la fin du tabou sur Vichy, le « réveil » de la mémoire juive, étudié par l’historien Henry Rousso. Un nouveau rapport au passé s’est mis en place. Une sorte de « droit à la mémoire ».  […]

  • Les homosexuels étaient-ils considérés comme de « mauvaises victimes » ?

Leur mise à l’écart fut très nette dans les cérémonies du souvenir ; leur présence irritait des associations de déportés. L’imaginaire homophobe est une dimension du problème ; il y avait à l’égard des homosexuels une suspicion de passivité sexuelle autant que politique. Jusqu’à nos jours, ils sont très injustement sur-représentés parmi les figures de la collaboration (en particulier dans le monde des lettres) et sous-représentés dans la Résistance.

Les médias aussi ont mis du temps à s’emparer du sujet. C’est d’abord Gai Pied, journal militant, qui publie en 1982 le témoignage de Pierre Seel. Ce Français, déporté pour homosexualité à l’âge de 17 ans au camp de Schirmeck, en Alsace, brise le silence dans une lettre ouverte à l’évêque de Strasbourg, qui a assimilé les homosexuels à des infirmes. Il faudra encore attendre une dizaine d’années pour que Pierre Seel soit invité à quelques émissions de télévision.  […]

Enfin, la reconnaissance par l’État de son rôle dans la déportation des Juifs a sans doute facilité un changement. Le Premier ministre socialiste Lionel Jospin déclare, le 26 avril 2001, qu’il ne faut laisser personne « à l’écart de l’entreprise de mémoire », citant les homosexuels, les réfugiés espagnols, les Tsiganes. Le discours de Jacques Chirac le 24 avril 2005 marque un tournant. Il évoque « en Allemagne, mais aussi sur notre territoire, celles et ceux que leur vie personnelle distinguait, je pense aux homosexuels, qui étaient poursuivis, arrêtés, déportés ».

  • À partir de quand s’est vraiment structurée une mémoire de la déportation homosexuelle ?

L’élan véritable est donné en 1972 par la publication du premier témoignage d’un déporté pour homosexualité, l’Autrichien Heinz Heger (1917-1994), Les Hommes au triangle rose.  […]

Vint ensuite le temps de la structuration dans des associations : le Mémorial de la déportation homosexuelle créé en 1989, puis Les « Oublié.e.s » de la mémoire, en 2003. Elles vont obtenir progressivement une certaine reconnaissance.  […]

L’Allemagne nazie avait organisé une politique de répression de l’homosexualité via le paragraphe 175 de son code pénal. Que disait-il précisément ?

Ce paragraphe 175 remontait à une loi de 1871, elle-même héritière d’une vieille loi prussienne. Elle prévoyait une peine de prison et la perte des droits civiques pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. La peine était modulée selon la nature du rapport sexuel (pour punir davantage la sodomie), l’âge des partenaires et la récidive. Sous la république de Weimar, et malgré d’incontestables libertés nouvelles en particulier à Berlin, il y avait sept cents arrestations environ par an. La répression s’aggrava dès la victoire du nazisme en 1933.

Les homosexuels furent parmi les premiers à être envoyés dans des camps, généralement sans jugement, à la suite de dénonciations et de rafles policières. Ils sont disséminés dans tous les camps : Dachau, puis Orianienburg-Sachsenhausen, Buchenwald… En 1935, le paragraphe 175 renforça la répression, incluant la pénalisation de simples caresses. La peine la plus grave allait jusqu’à dix ans de travaux forcés. Puis le fichage et les délations furent pratiqués à large échelle. Après un passage en prison, des homosexuels étaient envoyés dans des camps au prétexte d’y être rééduqués par le travail. D’autres, prétendant être convertis à l’hétérosexualité ou ayant subi une castration « volontaire », étaient intégrés dans l’armée.

 […]

  • A-t-on une idée précise du nombre d’homosexuels, en Europe, qui ont été détenus dans les camps nazis ?

Cent mille homosexuels furent fichés sur le territoire du IIIe Reich. Cinquante mille furent condamnés par la justice pour acte homosexuel. Entre cinq mille et quinze mille furent envoyés dans les camps de concentration où ils moururent pour la plupart. On estime que vivaient en Allemagne entre un million cinq cent mille et deux millions d’homosexuels. Les nazis voulaient exclure ces éléments jugés impurs, mais leur biopolitique ne concernait pas les pays occupés, où vivaient des populations jugées inférieures sur le plan racial.

La présence des homosexuels était même censée faciliter leur domination en hâtant leur décadence. À l’échelle européenne, l’extermination des homosexuels n’était donc pas un objectif. En revanche, la politique homophobe nazie a été une source d’inspiration pour des pouvoirs locaux sous tutelle alors que, dans le même temps, trois pays dépénalisaient l’homosexualité : l’Islande, la Suisse et la Suède.

  • Et en France ?

Le paragraphe 175 s’est appliqué à l’Alsace-Moselle, car elle avait été annexée au Reich en 1940, donc soumise au Code pénal allemand. Dans le Nord-Pas-de-Calais, coupé du reste du pays et fondu dans l’Administration militaire de la Belgique et du nord de la France, au moins trente-cinq Français ont aussi été condamnés au titre du paragraphe 175 par des tribunaux allemands siégeant en France. […]

  • Le régime de Vichy n’a-t-il pas pris des initiatives contre l’homosexualité ?

Avant Vichy, il n’y avait pas de pénalisation de l’homosexualité mais une surveillance policière des lieux de drague comme les parcs, les pissotières. Au nom de l’outrage public à la pudeur ou de l’incitation de mineur à la débauche, des homosexuels pouvaient être condamnés. Sous l’Occupation, la loi du 6 août 1942 modifiant l’article 334 du Code pénal créa une répression spécifique pour les actes homosexuels impliquant un mineur de moins de 21 ans.

De récentes recherches montrent que les condamnations ont été nombreuses après Vichy, ce dont la mémoire collective n’a gardé aucune trace. Car la loi fut maintenue à la Libération, et même renforcée en 1960 par l’amendement Mirguet (visant la protection des « enfants » face au « fléau » de l’homosexualité). Ce n’est qu’en 1982 que la gauche au pouvoir, avec Robert Badinter garde des Sceaux, abolira ce dispositif.

 […]

  • Quid des homosexuelles femmes ?

Le paragraphe 175 ne concernait pas l’homosexualité féminine, mais celle-ci était moralement et politiquement réprouvée, perçue comme une atteinte à la prospérité démographique de la race aryenne, et comme une façon d’échapper à la domination masculine. Sous divers prétextes, des lesbiennes furent donc déportées et portèrent le triangle noir des « asociaux ». Un certain nombre ont été envoyées dans des bordels au sein même des camps pour des travaux forcés sexuels qui se terminaient par la mort.

Le règlement de Ravensbrück, camp de femmes, interdisait explicitement les relations lesbiennes. Or les relations d’amour entre femmes (avec ou sans expression sexuelle) ont été une manière de survivre, la lecture de Milena, de Margarete Buber-Neumann, donne une idée de la force qu’elles donnent.

C’est ce que veut montrer l’historienne Marie-Jo Bonnet dans un livre récent. Je souhaite que cette histoire soit relue au prisme du genre et des sexualités.  

[…]


Valérie Lehoux – Télérama- titre original : « Les homosexuels furent parmi les premiers à être envoyés dans des camps de concentration ». Source (Extraits)


Note :

L’administrateur rappelle, que la sélection d’articles présentés dans ce blog, l’est toujours donné à titre d’information. Elle est le plus souvent possible, croisée et recroisée.

Pour l’article ci-dessus, il s’agissait pour nous, d’apporter un éclairage historique sur une période sombre de l’histoire, période le plus souvent méconnu du grand public.

D’autre part, nous vous engageons à ne pas faire d’amalgame systématique ou hâtifs, cela évitera quelques commentaires déplacés… et d’être écartés.

MC