Grandissant gredin, tu le restes adulte!

À l’Assemblée, le tricheur devient conseilleur

Le président de la mission d’information sur les entreprises en difficulté a lui-même connu bien des difficultés comme patron.

L’assemblée nationale s’est dotée, fin janvier, d’une « mission d’information commune (tous les groupes y sont représentés) sur les entreprises en difficulté du fait de la crise sanitaire ». Dix mois après les premiers dégâts du Covid, on a failli attendre…

Romain Grau, député LR-EM des Pyrénées-Orientales, a pris la présidence de ce cénacle de 23 membres. Les députés ne pouvaient mieux choisir.

Ancien élève de l’ENA, ex-avocat fiscaliste, l’homme a participé au rachat de New EAS, une entreprise en difficulté de 250 salariés spécialisée dans la maintenance des avions. Il en est devenu le directeur général en novembre 2014 et a conservé cette fonction jusqu’à son élection à l’Assemblée, en juin 2017. Il est bien l’un de ces « hommes de l’entreprise » dont la Macronie est friande. Pour ne rien gâcher, il se présente comme un ami de la première heure du Président, son condisciple au sein de la promotion Senghor de l’ENA…

Mécomptes de fée

L’ennui, c’est que, durant ses années aux manettes d’EAS, le futur parlementaire ne s’est pas distingué par une gestion des plus limpides. Selon le rapport du commissaire aux comptes de la société, les chiffres figurant au bilan de l’exercice 2016 ont été joyeusement tripatouillés. Les capitaux propres de la boîte, estimait ce contrôleur, étaient « surévalués d’un montant de 75 333 euros ». Mieux : pour doper ses résultats, la direction usait, selon lui, d’une grossière astuce comptable. « La facturation [des travaux de maintenance des avions] est faite en totalité à la signature du contrat », et non lors du paiement effectif, qui peut intervenir bien plus tard, lorsque le zinc est déclaré apte à reprendre l’air. Grâce à cet artifice comptable, le bilan de l’exercice est redoré de 2,76 millions alors que pas un centime n’est entré en caisse. Une petite gonflette magique !

S’ajoute à ces griefs une liste de huit manquements aux obligations d’information sur les résultats de l’entreprise que le directeur général aurait dû annexer à son bilan. Et le couperet du commissaire aux comptes est tombé, dans un rapport signé le 22 juin 2017, soit quatre jours après l’élection de Romain Grau à l’Assemblée : « En raison des faits exposés ci-dessus, nous ne sommes pas en mesure de certifier que les comptes annuels sont, au regard des règles et principes comptables français, réguliers et sincères et donnent une image fidèle du résultat des opérations de l’exercice écoulé ainsi que de la situation financière et du patrimoine de votre société. » Merci d’avoir gâché la fête !

Interrogé par « Le Canard », le député ne voit dans l’avis du commissaire aux comptes que des « réserves », des « alertes » et des « formules sacramentelles ». Rien de bien grave, en somme.

Patron modèle

Après avoir minimisé le refus de certification des comptes, l’ex-patron devenu député convient toutefois que, « objectivement, ça n’a pas rendu service à l’entreprise. Cela ne nous a pas facilité le recours aux banquiers ». Et de conclure : « Il faut réfléchir sur ces alertes pour les années à venir. » Et les interdire ?

Les syndicalistes d’EAS gardent une dent contre cet ex-taulier qui refusait les augmentations et se comportait, à leurs yeux, comme un patron de combat. Grau s’empourpre : « Je n’étais pas là pour me faire aimer. » Pas trop de risques de ce côté-là. Fort de son expérience, il pourra au moins livrer un conseil judicieux aux petits patrons victimes de la pandémie : si vous ne parvenez pas à faire certifier vos comptes, faites-vous élire député…


Jérôme Canard – Le Canard Enchainé – 17/02/2021