« Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? »

Premier contingent à ne pas « partir » en Algérie, je ne puis témoigner, juste exprimer mon ressenti, mon malaise à l’idée d’aller défendre un département français que depuis 150 ans colonisés et dont les fils les ¾ du temps restaient en France… de mes camarades sont décédés dans ce pays, ils n’avaient rien demandé, juste été « obligés » d’y aller… MC

Une sale « opération de maintien de l’ordre »… Une guerre qui ne dit pas son nom !

Les lettres des jeunes appelés qu’a retrouvées l’historienne Raphaëlle Branche pour son dernier livre, « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? », le montrent : pour protéger leurs proches, ou par peur d’être jugés, beaucoup minimisaient les exactions. Aujourd’hui encore leurs blessures intimes ne sont pas refermées.

Fin janvier, l’historien Benjamin Stora remettait au président de la République son rapport pour une « réconciliation mémorielle » entre la France et l’Algérie. En excluant toute forme de repentance, il préconise un certain nombre d’initiatives concrètes, pour que ce passé soit regardé en commun par les deux pays, et enfin assumé.

Près de soixante ans après la fin d’une guerre qui, longtemps, n’en porta pas même le nom, le sujet reste extrêmement sensible d’un point de vue géopolitique. Beaucoup plus intimement, il l’est aussi dans la mémoire de ceux qui y participèrent.

Côté français, plus de 1,2 million de jeunes gens effectuèrent leur service militaire en Algérie entre 1954 et 1962. Mobilisés pendant vingt-huit mois, que racontaient-ils alors de leur expérience à leur famille ? Que consignaient-ils dans leurs journaux intimes ?

Spécialiste de la guerre d’Algérie, l’historienne Raphaëlle Branche a mené une longue enquête pour déterrer leurs silences et leurs dénis, montrant ainsi comment le conflit algérien aura articulé destins individuels et collectifs.

Elle s’est plongée dans les correspondances des appelés d’alors et leur a adressé de multiples questionnaires, ainsi qu’à leurs proches. Un travail de fourmi qui nourrit son dernier livre, Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?, sous-titré “Enquête sur un silence familial”, sorti en 2020 aux éditions La Découverte.

  • Pourquoi avoir questionné non seulement les anciens appelés, mais aussi leurs familles ?

Raphaëlle Branche. Je voulais comprendre comment se sont construites les représentations de la guerre d’Algérie. Par ses mots, un soldat va transmettre aux siens ce qu’il vit, et les émotions qu’il ressent – en l’occurrence, avant même son départ, il a déjà ses propres images de ce que sont l’Algérie, l’armée, la violence…  […] Par ailleurs, pour une même expérience en Algérie, les perceptions peuvent varier avec le temps, et les souvenirs se mélanger d’une personne à l’autre, d’une période de la vie à l’autre. En histoire, notamment en histoire orale, le rapport à la vérité oscille du vraisemblable au vrai à 100 %. Croiser les points de vue est une des manières d’affiner l’exigence de vérité.

  • Les soldats ne disaient pas tout de ce qu’ils vivaient en Algérie…

Raphaëlle Branche. Ils risquaient d’y mourir, ce qui au passage règle le problème de savoir si c’était une guerre ou non, car rappelons qu’on ne parlait pas de « guerre » mais d’« opérations de maintien de l’ordre ». Et comme ce n’était pas officiellement une guerre, il n’y avait pas de censure, contrairement à ce qui s’est passé, par exemple, lors de la Première Guerre mondiale, quand les soldats ne pouvaient communiquer aucun élément exploitable par l’ennemi.  […]  Dans leur correspondance, les soldats veulent d’abord rassurer les leurs. Ils ne disent pas tout. Ce ne fut pas propre à l’Algérie…

  • Que disent-ils alors de l’expérience de la violence : des exécutions sommaires, qu’on appelait « corvées de bois », des combats, des mutilations, des interrogatoires ?

Raphaëlle Branche. Certains soldats, dans leur correspondance intime à leur fiancée ou à des très proches, confient les violences dont ils ont été témoins ou acteurs. Et, très clairement, il s’agit de crimes de guerre… Reste que beaucoup les taisent, ou les minimisent. Ils veulent non seulement épargner leurs proches, mais aussi ne pas être jugés par eux. Et puis ne pas évoquer cette violence, c’est aussi se protéger soi-même, surtout quand on est mal à l’aise avec ce qu’on a vu, ou fait, sans avoir été capable de l’empêcher. Globalement, l’ampleur des récits varie selon qu’ils sont consignés dans des journaux intimes ou adressés à tel ou tel type de correspondants.

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  • La référence aux guerres précédentes revient souvent dans les rapports entre appelés et parents…

Raphaëlle Branche. Quand la guerre d’Algérie commence, en 1954, le second conflit mondial n’est fini que depuis neuf ans. Les appelés, leurs frères ou sœurs, étaient enfants dans les années 30 et 40. Et beaucoup de leurs pères ont fait partie des plus de 1,8 million de prisonniers. Ils avaient tendance à sous-estimer l’expérience de guerre de leurs fils. La dimension générationnelle est donc très forte et elle pèse sur ce qui tisse ou rend difficiles les rapports entre appelés et parents lors du drame algérien.

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  • On dénombre seulement 1 % de réfractaires

Raphaëlle Branche. Sur 1,2 million d’appelés en Algérie, l’historien Tramor Quemeneur a pu établir qu’il n’y eut que 12 000 réfractaires, soit en effet 1 %. Cela peut paraître infime, mais le service militaire n’était pas une option : c’était un devoir civique obligatoire. À cette époque, l’objection de conscience n’était pas traduite par une loi. Refuser de partir en Algérie était sanctionné par deux ans de prison et une nouvelle incorporation. Même les plus politisés, sensibles à la légitimité du combat indépendantiste algérien, ne sortent pas forcément des rangs ; notamment les membres du Parti communiste, car la ligne du Parti est très claire : il faut faire l’armée, et aller en Algérie !

Aujourd’hui, les plus jeunes perçoivent souvent mal la réalité de ce temps-là, ils font un anachronisme quand ils demandent à leur grand-père pourquoi il n’a pas refusé de partir en Algérie.

  • Lors du retour, la réinsertion civile sera parfois compliquée, et, sur cet aspect, le témoignage des femmes est primordial.

Raphaëlle Branche. Passer d’une zone de guerre à une ambiance de paix, d’un quotidien entre hommes à une vie mixte, est une expérience partagée avec d’autres conflits, y compris les plus contemporains. Pour ce qui est de la guerre d’Algérie, le retour s’est effectué rapidement, car il suffisait de traverser la Méditerranée. Mais il a supposé une adaptation des sens, des manières de marcher ou de dormir.

Cela demande un certain temps, a fortiori quand les hommes ont été confrontés aux violences. Les premières à constater leur sommeil agité ou leur difficulté à se réhabituer à dormir dans un lit seront évidemment les fiancées ou les épouses. Et si pour la plupart la réadaptation se fait rapidement, elle est longue, voire impossible, pour d’autres. Les proches ne réaliseront pas toujours que des formes d’alcoolisme, de dépression ou de violence sont liées à la guerre.

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Interview de Gilles Heuré. Télérama. Titre original : « Algérie, la plaie intime ». Source (Très court extrait)


Raphaëlle Branche en quatre dates
2001
La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, éd. Gallimard.
2005 La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, éd. du Seuil.
2011 Viols en temps de guerre (codirigé avec Fabrice Virgili), éd. Payot.
2020 Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? Enquête sur un silence familial, éd. La Découverte.