Éducation-Service public et médias!

Biberonnés aux réseaux sociaux, cernés par les fake news, les jeunes peuvent-ils se réconcilier avec l’information ?

Pour leur transmettre des clés de réflexion et aiguiser leur sens critique, l’éducation aux médias est vitale. Il y a urgence.

L’assassinat de Samuel Paty par un terroriste islamiste le 16 octobre 2020 a ébranlé toute la société française. Et particulièrement la communauté éducative : pour la première fois, un professeur, enseignant en histoire-géographie, est tué en France pour avoir exercé son métier.

L’origine du drame est une fake news (fausse information) : une élève qui n’était pas en classe lors du cours sur la liberté d’expression donné par Samuel Paty livre à son père une histoire inexacte, que lui-même rapporte sur les réseaux sociaux.

Emballement, campagne de harcèlement, appel à représailles… Le déchaînement de haine armera le bras d’un jeune russe d’origine tchétchène radicalisé, jusqu’à l’issue tragique.

Depuis, les demandes d’aide et de formation de la part des enseignants affluent au Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi), structure qui dépend du ministère de l’Éducation nationale et agrège les programmes et actions liés à l’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) en France depuis presque quarante ans […]

 […] Avec l’explosion des fake news, la circulation à grande vitesse des théories du complot et le flux perpétuel des réseaux sociaux, il est urgent de transmettre aux élèves les bons réflexes : identifier la source d’une information, apprendre à la vérifier, savoir qui parle et d’où, aiguiser l’esprit critique… Les aider à faire la différence entre l’information, la communication, l’opinion et le commentaire sur les réseaux sociaux est désormais un enjeu de société majeur.

Sauf que l’éducation aux médias fait figure de parent pauvre au sein des programmes scolaires. Incluse dans l’enseignement moral et civique (EMC, une heure par semaine en primaire, une heure par quinzaine au collège et au lycée depuis 2015), elle ne constitue pas une matière à part entière, ce qui la rend peu visible.  […]

Certains militent pour que l’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) devienne une « vraie » matière, comme le français ou les maths, avec un enseignement d’une heure par semaine, prodigué par les professeurs-documentalistes, ce qui renforcerait leur légitimité.

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D’autant que les habitudes médiatiques des jeunes évoluent rapidement. Accrochés à leur smartphone, ils s’informent quasi exclusivement sur les réseaux sociaux, au détriment notamment de la télévision et de la presse. Profs et parents ont souvent un train de retard, voire plusieurs. Snapchat, TikTok… ne leur disent rien.  […]

Pour l’heure, beaucoup [de profs] ont encore l’impression de bricoler dans leur coin.  […]

Les « classes médias », qui offrent aux élèves une heure d’EMI par semaine en groupe restreint, sont aussi très efficaces. Mais si tout le monde reconnaît l’intérêt de ces dispositifs qui s’inscrivent sur le temps long, ils restent trop rares à l’échelle des treize millions d’élèves et huit cent soixante-dix mille enseignants hexagonaux.  […]

Si les jeunes constituent aujourd’hui la cible prioritaire pour l’éducation aux médias, elle concerne en fait la société dans son ensemble : « Aux États-Unis, quand trente-cinq millions de personnes pensent que l’élection de Joe Biden a été volée et que le Capitole est pris d’assaut, c’est qu’il y a un problème », analyse Divina Frau-Meigs.

En France, le « documentaire » Hold-up, aux forts relents complotistes, a été vu plusieurs millions de fois sur les réseaux. « Contrairement aux idées reçues, les jeunes ne sont pas plus poreux ou sensibles aux fake news et autres théories du complot que le reste de la population, confirment Flora Beillouin et Lucas Roxo. L’éducation aux médias et à l’information relève aussi de l’éducation populaire : on doit montrer à tous les citoyens qu’ils peuvent être acteurs dans leur manière de s’informer et qu’il existe des solutions, s’ils s’estiment peu ou pas représentés ». En somme, l’information, ça concerne tout le monde.


Richard Senejoux. Télérama. Titre original : « Éducation aux médias : bientôt de vrais cours d’infos ? ». Source (Extrait)