Le séparatisme est un sujet qui fâche.

À tel point que le mot, qui avait déjà été choisi pour ne pas énerver en parlant de communautarisme, ou risquer d’être accusé de stigmatiser l’islam en disant « islamisme », ne figure plus dans l’intitulé du projet de loi le concernant. Ce texte, dont l’Assemblée vient d’achever l’examen en première lecture et qui a eu droit mardi à un vote solennel, n’est plus contre les « séparatismes », mais seulement «confortant les principes républicains».

Pour autant, il aurait tout de même dû fâcher. Or il n’en a presque rien été. Sans doute, et c’est heureux, parce que aucune actualité terroriste n’est venue échauffer le débat. Peut-être aussi en partie parce que des sujets clivants, comme celui du port du voile, ne figurant pas dans le texte, ont promptement été évacués. Mais c’est bien la lutte contre l’islamisme radical qui a constitué le plus gros des débats, même si le texte était censé viser tous les cultes susceptibles de menacer les « principes républicains», et les députés ne se sont pas vraiment écharpés sur ce sujet très éruptif. Ce n’est pas dans l’hémicycle que l’hystérisation du débat et les polémiques ont éclaté, c’est à Trappes.

Dans cette cité des Yvelines qui adonné à la République de célèbres comiques (Jamel Debbouze et Omar Sy, entre autres), des footballeurs de renom (Nicolas Anelka), mais également, entre 2014 et 2016, 67 habitants plus anonymes partis pour le djihad, c’est Didier Lemaire, un prof de philo d’un lycée pas spécialement à problèmes de la ville, où il enseigne depuis vingt ans, qui a cristallisé le débat. A la suite d’une tribune dans « L’Obs » en novembre, deux semaines après la décapitation de Samuel Paty devant un collège du même département, qui déplorait l’islamisation de Trappes et « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et sur les corps » à Trappes, il a suscité, tout au long de la semaine passée, un emballement politico-médiatique dont les proportions l’ont rapidement dépassé.

C’est qu’au débat sur l’islamisme s’est vite greffée une polémique avec le maire de Trappes, Ali Rabeh, proche de Benoît Hamon, dont il fut l’assistant parlementaire. Le tout sur fond de menaces sur les réseaux sociaux, qui ont valu aux deux protagonistes, le prof, puis le maire, des protections policières. Sur fond surtout de campagne électorale. Car, à Trappes, le tribunal administratif a annulé les municipales, début février, à la suite d’un recours pour 162 voix d’écart d’un concurrent, Othman Nasrou, proche de Valérie Pécresse. Et l’actuel maire risque aussi un an d’inéligibilité pour un problème de comptes de campagne, jugement dont il a fait appel. D’où une lutte sans merci et, d’un côté, l’instrumentalisation par le clan Pécresse de la tribune et de son auteur et, de l’autre, le soutien du maire par la gauche, dont l’écolo Yannick Jadot, tandis que le RN en rajoutait et que Blanquer, le ministre de l’Education, tançait le maire pour avoir distribué des tracts devant et dans l’enceinte de l’établissement…

A ce stade, le séparatisme consiste presque à séparer les belligérants…

Mais, si ces polémiques électorales locales et leur enchaînement ont ainsi vite viré à l’affaire nationale, c’est évidemment qu’au-delà des clivages politiques classiques le séparatisme reste un vrai sujet qui fâche. Pas seulement à Trappes ou dans d’autres villes des Yvelines plus touchées, mais aussi ailleurs dans le pays.

Un sujet qui, des municipales aux régionales et, bien sûr, à la présidentielle, fût-ce avec une Marine Le Pen « un peu molle », n’a pas fini de fâcher. Un sujet qu’une loi, même si elle est votée, risque d’avoir du mal à trapper !


Editorial de Erik Emptaz – Le Canard Enchainé – 17/02/2021


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Dessin d’Aurel – Le Canard – 17/02/2021