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Reste de la « guerre froide », facile postulat d’un soviétisme primaire, classement expéditif dans la rubrique « chienne écrasée », affirmation que l’histoire Alexeï Navalny, est une histoire entre Russes …

Anna Colin Lebetev, spécialiste des sociétés post-soviétiques, enseignante-chercheuse et maîtresse de conférences à l’université Paris Nanterre, explique une autre histoire. Propos recueillis par Valérie Lehoux. Télérama. 10/02/2021. Source (Extrait)


Avant-propos : la sélection de cet article est comme d’habitude, « posté » au titre d’information cela n’engage d’aucune façon l’administrateur, même si certains arguments sont intéressants et mériteraient d’être développés/débattus. MC


L’homme, qui s’est fait une spécialité de poster sur Internet des enquêtes explosives sur la corruption du pouvoir russe, est de retour à Moscou depuis le 13 janvier.

Il a été immédiatement arrêté. Six jours plus tard, son équipe publiait une nouvelle vidéo révélant l’existence d’un palais luxueux censé appartenir à Vladimir Poutine. Et depuis, des milliers de manifestants demandent sa libération.

Près de dix mille d’entre eux ont été interpellées. Malgré tout, ce mardi 2 février, Navalny s’est vu condamner à deux et demi de prison ferme par un tribunal moscovite, ce qui correspond à la révocation d’un sursis d’une peine précédente.

  • Voilà longtemps qu’on n’avait plus vu de telles mobilisations en Russie…

Anna Colin Lebetev. Les dernières de cette ampleur remontent à l’hiver 2011-2012. Des dizaines de milliers de personnes dénonçaient alors les irrégularités d’un scrutin législatif, et Alexeï Navalny participait déjà au mouvement, sans en être au centre. Depuis 2011, la scène protestataire russe ne s’est pas vidée. […]

  • Depuis son empoisonnement l’été dernier et son hospitalisation à Berlin, il s’est imposé sur la scène internationale comme l’opposant numéro un à Poutine…

Anna Colin Lebetev. En Russie, il est actif depuis une bonne dizaine d’années. Son grand combat, c’est la lutte contre la corruption. Il a monté plusieurs organisations pour la traquer et la dénoncer, d’abord sur un blog, désormais par le biais de vidéos diffusées sur YouTube. Leur réalisation est très soignée, leur montage dynamique, elles sont à la fois très pédagogiques et très ludiques. Navalny y utilise un langage direct, aux antipodes de la langue de bois du Kremlin, et touche une audience plutôt jeune. Il a l’art de tenir son public en haleine… qui suit ses vidéos un peu comme on regarde un film policier. […]

  • Navalny est donc hors norme dans le monde politique russe ?

Anna Colin Lebetev. Je dirais plutôt qu’à 44 ans, son parcours est celui de sa génération : il a grandi à l’époque soviétique et en garde un vrai souvenir, contrairement aux plus jeunes qui ne la connaissent qu’à travers des livres.  […] Navalny a aussi vécu de l’intérieur les années 1990 russes, qui furent une époque de perte de repères, de destruction, mais aussi d’opportunités.  […] Il a lancé des entreprises, certaines ont fait faillite, a pris des parts dans d’autres sociétés. Il a connu des hauts et des bas.

Son destin, comme sa carrière, ont été jusqu’ici un peu fluctuants. En dépit de sa formation de juriste, qu’il a suivie en Russie mais aussi à l’université Yale, aux États-Unis, pour laquelle il avait obtenu une bourse en 2009, il n’a pas le profil de l’avocat classique, qui aurait décidé un jour de se consacrer à la politique. Il est passé par tous les cercles. Même en politique d’ailleurs : il a participé à plusieurs mouvements, dont il s’est parfois fait chasser.

  • Pourquoi ?

Anna Colin Lebetev. De manière générale, l’opposition à Poutine est très fractionnée.  […] Il a commencé dans l’un des partis libéraux pro-démocratiques, Iabloko, qui à l’époque avait encore une certaine influence. Il en a été exclu pour des sympathies nationalistes.

Les a-t-il toujours ? Très difficile à dire. Car l’une des caractéristiques de Navalny, c’est qu’il ne présente pas de projet politique précis. Son seul mot d’ordre, c’est la dénonciation de la corruption. Son projet est avant tout personnel : il veut devenir président de Russie. Mais ne dit rien du type de régime qu’il voudrait mettre en place, de ses priorités concrètes, de ce qu’il ferait s’il était élu. Cela gêne beaucoup de gens. Et si désormais Navalny est central sur la scène politique, il n’est pas fédérateur. Il fait cavalier seul.

 […]

  • Où en est la popularité de Poutine ?

Anna Colin Lebetev. Elle a atteint des sommets au moment de l’annexion de la Crimée. Depuis, elle s’effrite continuellement, en raison surtout de la crise économique dans laquelle la Russie s’enfonce. À cause des sanctions économiques prises par les États-Unis et l’Union européenne – après la Crimée, justement. De la chute du prix des hydrocarbures, qui met à mal le budget russe. Le Covid n’arrange rien. Les filets sociaux n’existent pas en Russie. Si vous perdez votre affaire, vous ne bénéficiez d’aucune protection.

Dans la population, le mécontentement et l’inquiétude grandissent. Des législatives sont prévues en septembre, mais une fois encore, il est à peu près certain que le pouvoir va chercher à les verrouiller, comme il l’a fait des précédentes.

 […]

  • Le Kremlin a-t-il peur ?

Anna Colin Lebetev. Je n’en suis pas convaincue.  […]

  • Paradoxalement, cela ne le protège-t-il pas ?

Anna Colin Lebetev. Que se passera-t-il demain si Navalny meurt en prison ? Rien. L’Union européenne, les États-Unis et quelques autres pays occidentaux feront des déclarations très dures qui auront un impact relativement limité. Les dirigeants diront, « Désolé, c’était une crise cardiaque » et l’histoire s’arrêtera là. […]