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Un personnage contestable … œuvrant d’abord pour sa personne et surtout pour les établissements bancaires

On est prié de s’incliner, de dégager le passage, de tenter, pourquoi pas, une révérence, fût-elle un peu gauche: Mario Draghi, ancien patron de la Banque centrale européenne, de la Banque d’Italie, du Trésor italien, accepte de mettre les mains dans le cambouis.

Dessin de Kiro – Le Canard – 10/02/2021

C’est le président de la République, Sergio Mattarella, qui a annoncé, sur un mode extrêmement solennel, l’avènement d’« un gouvernement de haut profil sans lien avec les partis ».

C’est bien aimable à lui, et c’est une sacrée prise de risque : il n’a jamais croisé un électeur. Du très chic collège jésuite où il s’est formé, en y côtoyant l’élite de sa généra­tion, en passant par Bruxelles, le Vatican, où il a depuis tou­jours ses entrées — le pape l’a fait nommer à l’Académie pon­tificale des sciences sociales —, et Goldman Sachs à Londres, le grand homme est plus habi­tué aux limousines à vitres teintées qu’aux marchés aux poissons, ayant peu fréquenté les gueux. On imagine l’am­pleur du sacrifice.

Selon la formule consacrée, il a accepté « avec réserve » de former le futur gouvernement de la République italienne. « De l’avis général, Draghi, soutenu par la gauche, par Forza Italia, le parti de Berlusconi, par une partie du Mouvement 5 étoiles et par la Ligue de Matteo Salvini va recueillir la majorité des voix des parlementaires », estime Pierre de Gasquet, long­temps correspondant des « Échos » à Rome.

Il va donc avoir les mains libres pour gouverner, car, après avoir choisi Berlusconi et ses soirées « bunga-bunga », Matteo Renzi, le jeune premier ramenard qui collectionne les fausses promesses, Giuseppe Conte, accusé d’avoir un profil « de notaire » et de manquer de vision, les Italiens vont tester l’homme providentiel.

Fiesta sur le « Britannia »

Draghi n’est pas du genre à se déboutonner. Il n’accorde jamais d’interview sur sa vie personnelle, sourit quand il se brûle, ce qui lui donne une aura considérable dans le petit milieu des financiers de haut vol.

Draghi, diplômé du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), est forcément sérieux.

En privé, il n’a pas de mots assez durs sur la classe politique italienne, l’affairisme, l’incurie, la combinazione, lui qui doit plusieurs de ses nominations à Berlusconi. Le rigorisme affiché de cet homme irréprochable ne l’a pas empêché de devenir un petit peu trop copain avec les banques d’affaires américaines au début des années 90, quand, à la direction du Trésor de son pays, il s’occupait d’un important programme de privatisations.

Quoi de mieux, messieurs, pour dégraisser le mammouth italien, qu’une petite réunion sur le « Britannia », un somptueux yacht appartenant à la reine d’Angleterre ?

Et voilà Draghi occupé à trinquer avec les Merrill Lynch, les Goldman Sachs, la Barclays…

Au diable l’avarice ! La rencontre, ébruitée, avait fait scandale en Italie.

L’économiste a redoré son blason quand il a pris la tête de la BCE.

En France, son bilan fait se pâmer son prédécesseur, Jean-Claude Trichet, ou l’actuel gouverneur de la banque de France, François Villeroy de Galhau. Il a certes défendu bec et ongles l’euro au moment des pires crises, mais certains économistes nuancent son bilan : les liquidités abondantes et les taux bas ont bien plus bénéficié à l’envolée des prix de l’immobilier qu’à la croissance et à l’investissement.

Draghi est le véritable auteur de la formule « quoi qu’il en coûte », qu’il utilisa pour sauver la monnaie unique. « Rien d’original là-dedans : Draghi fait comme il a toujours fait, il suit l’air du temps. Il n’a fait que copier la politique de la Réserve fédérale américaine », tacle un banquier.

Le pouvoir de Goldman Sachs

Le mandat de Draghi à la tête de la BCE a fait oublier son petit passage chez Goldman Sachs entre 2002 et 2005. En tant que vice-président Europe, a-t-il vraiment pu ignorer que ses équipes étaient fort occupées à maquiller les comptes publics de la Grèce et à créer des produits financiers allégeant sa dette pour présenter à l’Europe un bilan acceptable et entrer dans la zone euro ? Interrogé sur le sujet au Parlement européen, il a nié mais n’a pas convaincu tout le monde. « Draghi est très représentatif du pouvoir de Goldman Sachs en Italie, où ils ont recruté au plus haut niveau : Romano Prodi, ancien président de la Commission européenne, et Mario Monti, ancien président du Conseil » rappelle le journaliste Marc Roche, auteur de « La Banque : comment Goldman Sachs dirige le monde ».

Cette proximité de Draghi avec les banques d’affaires avait fait s’étrangler de rage l’ancien président de la République Francesco Cossiga : « Il bradera l’économie italienne à des banquiers d’affaires. » Le grand homme n’en a cure. Cossiga est mort, on l’appelle au secours, on lui dit qu’il a raison. Merci d’être là, maestro.

Voilà pourquoi il arrive si décontracté.

Sur les photos récentes, il sourit presque.


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé – 10/02/2021