Charte des imams

Adoptée le 17 janvier 2021 par la majorité des membres du Conseil français du culte musulman et signée le lendemain à l’Elysée, la « charte des imams » risque de mettre en porte-à-faux les élus de tous bords qui draguent les voix islamistes. En particulier, le LR Pierre Bédier, président du conseil général des Yvelines et maître incontesté de Mantes-la-Jolie.

Bédier, surnommé « le Tonton de Mantes », soutient depuis des années la création de mosquées traditionalistes, histoire de séduire les fidèles-électeurs. Ça la fiche mal : trois fédérations islamiques rigoristes, dont certaines ont bénéficié de son appui financier, ont refusé de signer, en l’état, la charte en question, qui entend ancrer la pratique du culte musulman dans les principes républicains.

Ce front du refus regroupe le mouvement Foi et Pratique, rattaché au Tabligh (un islam ultra-fondamentaliste venu d’Inde), et deux groupes très liés au pouvoir turc d’Erdogan : le Comité de coordination des musulmans turcs de France et la Confédération islamique Millî Görüs.

C’est à la sulfateuse que ces quasi-intégristes ont descendu le texte de la charte. Opposé à la notion d’« islam de France », le trio ne veut pas de l’article 3 de la charte, qui récuse le « prosélytisme abusif ». Il dénonce aussi l’article 5, qui appelle « à faire preuve d’ouverture et a évoqué avec respect le choix de nos concitoyens en matière de convictions ou de religion ».

Et puis quoi, encore ?

Prière de bien voter

De même, ces humanistes passionnés rejettent le paragraphe qui qualifie l’homophobie d’« expression d’une déchéance de l’esprit et du coeur qu’aucune foi sincère ne saurait accepter ». Et l’article 7, qui engage à lutter « contre les superstitions et les pratiques archaïques ». Ça porte malheur ?

A la veille de l’adoption de cette charte, Pierre Bédier visitait justement la mosquée traditionaliste Othmane Ibn Affane, dans le quartier du Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie. Il était venu célébrer la mémoire de son « ami » proche du Tabligh, le défunt imam M’Hamed Rabiti, bâtisseur de la mosquée en question et qui a longtemps oeuvré à rallier les voix islamiques à la cause du clan Bédier.

Après avoir prêché pour sa politique d’aide aux lieux de culte musulman, « le Tonton de Mantes » s’en est pris (sans le citer) à Abdelaziz El Jaouhari, l’un des rares religieux du cru à prôner un islam de tolérance et à défendre le droit à la caricature.

Président de la mosquée de Mantes-Sud, El Jaouhari s’est, il est vrai, rendu coupable d’un crime impardonnable : avoir dénoncé, sur M6 (14/1), le clientélisme de Bédier et de ses amis, qu’il accuse de « saper le cadre démocratique » en troquant des emplois et des subventions contre des bulletins de vote. Regardant fixement les religieux, l’ex-maire les a pressés de dénoncer les propos du gêneur : « il faut le dire ! Ceux qui doivent le dire doivent s’exprimer ! Le silence est coupable ! »

Message reçu cinq sur cinq : le 24 janvier, les responsables de six mosquées — entre autres celle des Millî Görüs, dont la construction a été financée en partie par la mairie de Mantes — ont publié un communiqué de « condamnation des calomnies ». Reprenant les éléments de langage de leur « Tonton », le texte clame que, « demeurer silencieux, c’est corroborer » (sic) et que « toutes les limites morales ont été allègrement franchies » par le président de la mosquée de Mantes-Sud.

Ce bel effort mérite bien un petit rab de subventions…


Hervé Liffran – Le Canard Enchainé. 10/02/2021

Dessin d’Aurel – Le Canard Enchainé – 10/02/2021