L’écran cambriole notre cerveau !

Le chercheur sociologue Gérald Bronner, spécialiste des croyances, décrypte les mécanismes de la crédulité. Et fait de la rationalité son grand combat.

Avant toute lecture, nous vous rappelons que l’article n’est qu’un extrait d’une part et d’autre part l’analyse appartient à Gérald Bronner. Bien évidemment, la sélection de cet article n’entend nullement influencer les lectrices-lecteurs, chacune-chacun est libre de partager ou non ses dires. MC


[…] [dans son dernier livre] Apocalypse cognitive. Bronner critique le maniement de la peur, et autres émotions ou intuitions qui nous empêchent de raisonner  […] . Il décrypte la dérégulation du « marché cognitif », soumis à la folle pression numérique ; mais il sait parfaitement, tout en ayant un solide ancrage institutionnel, se situer sur cette scène très concurrentielle du débat d’idées.  […]

En vingt ans, ses domaines de recherche, qu’il nourrit de l’apport des sciences cognitives, se sont retrouvés au centre de l’actualité : croyances collectives, théories du complot, principe de précaution, pensée extrême et radicalisation, etc.  […]

  • Centrale dans votre livre, l’expression « temps de cerveau disponible » a une histoire que vous occultez. Pourquoi ?

Ces propos de Patrick Le Lay sont entrés dans le langage commun, au point que je n’ai pas jugé nécessaire d’y revenir. En 2004, le patron de TF1 déclarait avec cynisme que sa chaîne vendait à Coca-Cola du « temps de cerveau humain disponible », les programmes n’étant là que pour divertir les téléspectateurs entre deux spots de pub.

La manne publicitaire, indispensable aux producteurs privés de l’information et du divertissement, a drastiquement diminué, mais la captation de notre attention  […] s’est accrue et transformée : rivés aux écrans de nos smartphones, nous sommes moins réceptifs aux publicités affichées sur les quais du métro. Les couloirs qui y mènent ont plus de chance d’attirer notre attention, surtout s’ils se dotent d’écrans animés. La concurrence est partout !

La déclaration de Le Lay, à partir d’une logique de marché, a mis au jour un mécanisme bien réel, et depuis largement amplifié, que je décrypte dans mon livre : l’écran est l’arme du crime idéale pour cambrioler notre cerveau. Le scandale suscité m’intéresse comme symptôme de la difficulté que nous avons à nous regarder en face, à accepter une anthropologie réaliste de notre espèce.

  • C’est là qu’apparaît ce que vous appelez l’apocalypse cognitive ?

En raison notamment de la diminution du temps de travail et de la hausse de l’espérance de vie, notre temps de cerveau disponible a augmenté de façon considérable (j’estime, à partir des enquêtes emploi du temps de l’Insee, qu’il a été multiplié par huit depuis 1800) ; alors que ce que je nomme le « marché cognitif », le marché des idées, sur lequel circulent toutes sortes de théories, de croyances, d’hypothèses, n’a jamais été aussi dérégulé.

Tout le monde a désormais voix au chapitre sur les réseaux sociaux : un anonyme antivaccin complotiste est en mesure de contester directement, sans intermédiation, un Prix Nobel de médecine, le premier pouvant même se targuer d’avoir une audience plus importante que le second.

Dans cet océan d’informations et de représentations, horizontalisées, mises à égalité, chacun est invité à déverser sa vision du monde, ce qui fait naître une concurrence effrénée entre des modèles prétendant décrire le réel, des plus frustes aux plus sophistiqués.

  • Le sociologue libéral Raymond Boudon, votre maître, pensait que les idées favorables au bien commun finiraient par s’imposer.

Oui, c’est aussi ce que croyait Thomas Jefferson, l’un des fondateurs de la démocratie américaine, qui, en 1785, notait : « Seule l’erreur a besoin du soutien du gouvernement. La vérité peut se débrouiller toute seule. » Notre époque donne malheureusement tort à ces deux progressistes, qui pensaient que la science et la démocratie libéreraient l’humanité.

 Aujourd’hui, ce sont les produits de la crédulité, telles les rumeurs, les superstitions ou les théories complotistes, qui s’imposent avec bien plus de facilité que les énoncés rationnels relevant de la pensée méthodique. Si ces propositions crédules, et souvent navrantes, ces produits frelatés de l’esprit bénéficient d’un tel avantage concurrentiel, c’est qu’ils attirent immédiatement notre attention, flattant notre appétence cérébrale pour la peur, la conflictualité, le clash, l’indignation.

Qu’il s’agisse de Booba, Manuel Valls ou Alain Finkielkraut, on constate que le pic des recherches Internet les concernant, correspond à une agression ou une bagarre les ayant impliqués. Nous avons de grandes difficultés à résister à l’attrait que représente une situation de conflit.  […] La captation de notre attention, qui est une denrée limitée, ne se fait donc pas selon la qualité ou l’intérêt objectif de l’information, mais selon la seule satisfaction cognitive que nous en tirons sur le coup.

  • Pourquoi le vrai a-t-il autant de mal à rivaliser avec le faux ?

La crédulité prendra toujours la rationalité de vitesse, car elle épouse la pente de nos intuitions. Le faux se diffuse donc bien plus vite que le vrai, qui, lui, n’est pas toujours vraisemblable ; intuitivement, la Terre nous semble plus plate que ronde, et c’est le Soleil qui nous paraît tourner autour de la Terre, deux erreurs que la rationalité scientifique a dû corriger.

Il existe en outre plus de cent cinquante biais cognitifs (jugements hâtifs, raccourcis de la pensée) pouvant conduire à des erreurs d’appréciation – ainsi, une simple corrélation entre deux phénomènes pourra passer pour un lien de cause à effet.

En plus, le faux est souvent servi par des communautés d’individus, les climatosceptiques, les vaccinosceptiques ou les théoriciens du complot, qui, comme tous les croyants, sont extrêmement motivés à faire valoir leur point de vue.

  • Est-il possible de contrer ces récits ?

Ceux qui pourraient le faire, appelés « gate keepers » en théorie de la communication, ces « portiers » capables de laisser entrer certaines informations et d’en bloquer d’autres, dont font partie les journalistes, sont de plus en plus contaminés dans leur travail par cette logique numérique de dérégulation du marché de l’information, et par le type d’éditorialisation qui y règne et appauvrit la complexité du réel.  

[…]

  • Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la crédulité ?

J’ai été croyant et n’aurais sans doute pas percé les mécanismes de la croyance si je n’avais pas été mon propre laboratoire.  […]

J’étais surtout en grande demande de nourriture intellectuelle, que je ne trouvais pas dans mon milieu très populaire, et que ma mère, qui était femme de ménage, ne pouvait me transmettre. Le hasard a fait que j’ai rencontré ce type de propositions avant d’autres, et que celles-ci sont très convaincantes si vous n’avez rien à leur opposer.

Je croyais inconditionnellement à des choses très étranges, voire délirantes, mais qui obéissaient à une logique très forte. On a toujours des raisons de croire, et les croyances ne relèvent jamais de la pure irrationalité. Comme j’aime à le dire, on peut croire à des choses folles sans être soi-même fou.

 […] J’ai très tôt voulu travailler sur les croyances, d’abord sur les superstitions, puis sur l’incertitude, le recul sociologique me sauvant peu à peu de mes enchantements.  […]


Juliette Cerf. Télérama. Titre original : « Le sociologue Gérald Bronner : “L’écran est l’arme du crime idéale pour cambrioler notre cerveau” ». Source (Extrait)