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Juste une question : « Est-ce que les médecins parlent trop ? »

Depuis dix jours, la question revient dans des médias qui ne cessent de les faire parler. La réponse n’est pas aussi simple qu’on veut bien le croire lorsqu’on se croit plus malin (et plus vertueux) que les autres. Commençons par les charlatans. Dans un monde idéal, ils devraient se taire ; ou, plutôt, on ne devrait pas les inviter. Mais le monde idéal est un monde assez silencieux : ce monde n’existe pas.

Parler est plus fort que la plupart d’entre nous, donc plus fort qu’un charlatan. Sa vanité, sa folie, sa pente prophétique, sa volonté d’exister et d’imposer une parole à un public inquiet, fragile, paniqué, ce merveilleux désir de luire comme un sushi au thon sous une lampe chaude, tout cela fait allègrement sauter la rigueur et la modestie propre au serment d’Hippocrate. Molière a créé Purgon et Diafoirus dans un monde où ils ne pouvaient être que des charlatans. Leur pompe et leurs discours poussaient sur leur ignorance.

Ce qu’on découvre aujourd’hui, c’est que, si la science et la médecine ont fait de considérables progrès, ces messieurs en toge et chapeau pointu n’ont pas disparu. Ils mènent sur les plateaux, dans les studios, une vie parallèle à la science dont ils sont les héritiers. Ils la mènent comme les bourgeois allaient au bordel. On les y accueille, on les choie. Dans le salon tapissé de soie numérique, ça parle et ça jouit envers et contre tout. Tout cela a peu de rapport avec l’obscur et sobre silence des faits.

Un tel spectacle, comment les médias pourraient-ils ne pas le déployer, le stimuler ? Trop fort ! comme disent les jeunes. Le quotidien médical spectaculaire ? Du Molière réactualisé. On ne ferme ni le théâtre ni le bordel quand les clients sont si nombreux. Au contraire ! On enlève la petite ampoule qui éclaire la lanterne rouge posée à l’entrée, pour en mettre une autre, plus puissante.

Lanterne magique, qui tourne, qui tourne, et annonce alternativement, sur tous les tons, la fm du monde et son sauvetage, l’élixir miracle et l’implacable vérole, le remède et le mal. Nous écoutons Purgon et Diafoirus avec le cœur avide d’Argan, l’esprit sarcastique de Toinette. Nous sommes l’un et l’autre. Nous mijotons dans la salle et sur scène, en jouant tant bien que mal les deux rôles principaux du Malade imaginaire.

Cependant, et c’est ici que l’affaire se complique, les médecins et chercheurs compétents parlent aussi dans les médias, et sans cesse. Le problème n’est pas ce qu’ils disent ; c’est le statut de leur parole. Quand j’étais à l’hôpital, en 2015, j’attendais chaque jour de ma chirurgienne deux discours souvent contradictoires. D’une part, je voulais qu’elle m’informe.

D’autre part, je voulais qu’elle me rassure. Tel est l’état du patient : aussi désireux soit-il de savoir ce qu’il en est réellement (et ce n’est pas toujours le cas, parfois il ne veut pas savoir), il ne peut s’empêcher de vouloir de bonnes nouvelles ; et il est agacé, déprimé, plaintif, lorsque celles-ci n’arrivent pas.

Ces deux fonctions ­informer, rassurer – dansent un tango étrange, difficile. La première fonction est scientifique ; la seconde, psychologique. Un médecin compétent et scrupuleux s’interdit de dire à son patient des choses fausses, ou dont il n’est pas certain. Il lui doit la vérité, aussi insatisfaisante et ambiguë soit-elle.

Mais il doit aussi le motiver, lui remonter le moral, dans la mesure où la force mentale est nécessaire à la lutte, à la guérison, à la cicatrisation. Un médecin, et plus encore un chirurgien, a souvent du mal à faire les deux. Ce n’est pas un homme politique.

La société actuelle, face au virus, est dans l’état du patient : ce grand corps malade attend alternativement, parallèlement, contradictoirement, d’être informé et rassuré. L’attente n’est pas seulement médicale. Elle est sociale, existentielle. Elle exige donc une réponse politique : à la fois informée, nuancée, stimulante, tenant compte des états si différents de ceux à qui elle s’adresse.

Les médecins et chercheurs qu’on lit ou entend chaque matin, telles des grenouilles destinées à révéler le temps qu’il fait, ne peuvent fournir cette réponse. C’est pourtant la fonction qu’on leur donne. On cherche à transformer ces nouvelles sirènes de la « société civile » en hommes politiques.

Moins on croit en la fonction politique, plus on voudrait que n’importe qui la remplisse. Et il y a peu d’Ulysse pour se boucher les oreilles. Tout ça finit bien sûr en queue de poisson.


Philippe Lançon– Charlie Hebdo 03/02/2021