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Tourner les yeux, regarder autre part …

263 pages … Je viens de terminer l’histoire d’une tranche de vie que chacun aurait pu vivre dans les événements récents compris entre 2016 (la crise des gilets jaunes) et 2020.

Petit raccourci du livre : Pierre, licencier suite a délocalisation, végète de petits boulots en petits boulots s’engage dans le mouvement des gilets jaunes. Louise est infirmière dans l’unité de fin de vie. Ils ont un fils « différent ». Un contexte défavorable désagrègera le couple … mais … la vie est pleine de surprise … autant que l’auteur …

À suivre … après le récent extrait d’article nommé Différent (faisant partie du même livre) …


« Elle a laissé les autres patients à ses collègues. Elle passe ses journées dans la chambre 11. Aurélien lui a raconté. L’ironie des choses. La force de la vie. Pas drôle, en fait. Photographe d’enfant pour le magazine Vogue Bambini, Milk, Kids. Des images de publicité pour Tartine & Chocolat. Bon point. Petit bateau. Des gamins de toute beauté. Et sa femme qui rêvait d’avoir des enfants et lui qui ne pouvait pas. Il possédait le portrait de centaines de mômes dans son bureau. Mais aucun n’était le leur. Aucun ne s’endormait jamais dans la chambre prête depuis le mariage. Ni ne gazouillait dans le berceau blanc qui mois après mois se couvrait de poussière. Puis sa femme avait enfin été enceinte. Et lui était tombé malade. Elle avait rejoint son amant. Lui ses médecins. Et me voilà, à la fin de ma drôle de vie, a-t-il ajouté 13 lignes dans un livre. Alors, elle, à lui a parlé de Geoffroy. L’enfant qui réside dans l’enfance. ….

Parfois Aurélien s’excusait, fermait un instant les yeux, alors elle se taisait, elle le regardait, elle goûtait cette beauté qui disparaissait, cette fossette qui s’estompait. Toute une vie qui s’effiloche un homme meurt et le monde s’appauvrit. Elle serrait le point. Retenir le sable. Puis elle reprenait leurs discussions en silence cette fois. ….

De retour dans la chambre 11. Louise l’a lavé. Son corps était déserté. Il ne se battait plus. …. À 17 h 30, une jeune stagiaire pleine d’énergie a apporté le plateau…. Alors Monsieur Cuvelier, on se sent comment ce soir ? Regardez, le chef vous a cuisiné un filet de cabillaud, du riz pilaf, que des bonnes choses allaient il faut manger tout ça. Mais Aurélien n’avait pas d’appétit. Il a regardé Louise lorsque la stagiaire est partie, elle a pensé aux yeux du chien en train de partir sur la table du vétérinaire. Alors à la pousser loin la table à roulettes, le plateau repas, et elle s’est de nouveau glissée sur le lit, de nouveaux allongés contre lui. … Elle a dit on peut faire tout ce que tu veux, Aurélien. On peut aller voir la mer. Je te montrerai l’endroit sur la falaise d’Étretat où j’ai hurlé un jour comme une folle parce que mon fils ne me regardait jamais et où les touristes pensaient que j’allais me jeter dans le vide. Et si tu préfères une grande chambre d’hôtel, blanches et fraîches, un balcon sur le lac de Côme, des parfums de magnolias, des camélias et des lauriers, je te dis allons y. Je te dis partons. ….

Elle s’est défendue. Elle a dit au docteur que cela faisait partie des mystères de la vie, de l’âme peut-être – à, ne mêlez pas l’âme cela, je vous en prie. Elle a insisté. Elle a déclaré que c’était quelque chose d’autre qui avait décidé pour eux, quelque chose de supérieur. Notre relation est belle. Elle n’entache en rien la qualité de notre travail ici au cinquième étage. Il a levé les yeux au ciel. Ce n’est pas ce que j’entends. Ce que vous entendez ça, c’est de l’incompréhension. C’est de la peur. Il est juste un homme qui meurt, Docteur. Un corps qui abandonne. Je serais bien la dernière des idiotes de tomber amoureuse d’un homme qui part. Et pourtant. L’amour que j’éprouve pour lui me comble comme jamais je n’aurais jamais imaginé l’être. L’amour est toujours un futur qu’on se promet et le notre est sans avenir. Il est dans l’infini du présent. Je m’allonge, c’est vrai, sur son lit, à côté de lui. Je le prends dans mes bras. Je le caresse. Je le touche comment touche un homme quand on veut qu’il ait du plaisir. Je le réchauffe. Et quand mon cœur s’emballe, il entraîne le sien. Alors Aurélien dit merci. Qui peut imaginer un amour ou aucune promesse n’est échangée ? …. C’est l’amour parfait, parce que parfaitement inutile. Alors je vous supplie Docteur, de ne pas nous en priver. De me garder dans le service. Le médecin retira ses les épaisses lunettes, prit son temps pour nettoyer les verres. Son regard de myope s’est égaré dans l’espace. Puis il a conclu, c’est pour vous que je suis inquiet, Louise. Après un tel amour vous risquez de ne plus être capable d’aimer …

Son cancer gagne. … Alors Louise s’est allongée auprès de lui, il à murmurer c’est pour cette nuit … Plus tard, elle l’avait de nouveau lavé. Essayez de lui donner à manger mais il n’avait plus d’appétit. La morphine et la scopolamine coulait dans son sang. De minuscules rivières pourpres empoisonnées. Ils avaient parlé d’amour dans le silence. Ils avaient dérivé vers des plages de sables blancs. Suivi des routes poussiéreuses. Sauvage. Des routes de nuit. Ils avaient vécu des aubes d’or et des matins blancs. … Et puis le jour avait disparu et la lune avait illuminé la nuit. Louise est allongée contre le corps d’Aurélien. Il grogne. Soudain ses mains s’agitent. Cherche à arracher la blouse de coton. Ils sont nombreux ceux qui veulent mourir nus. Elle les a observés, Louise, toutes ces années. Il tremble. Il quitte le monde comme ils y sont venus. Dans la fragilité. Dans le dénuement. Lorsque Aurélien est nu, Louise se déshabille à son tour. Leurs peaux se touchent. Leurs peaux se fondent. Sa respiration était certaine maintenant. Il dit je veux jouir. Il dit je veux mourir. Elle sait qu’il prie. Alors Louise embrasse son cou, la joue, les lèvres sèches de l’homme qu’elle aime. Sa main effleure son torse, son ventre, attrape son sexe et se met à le caresser. Doucement. Il gonfle dans sa paume, sans jamais parvenir à la dureté d’un bois. Aurélien rit. Pleurs. Ses larmes coulent dans sa bouche. L’étouffe. Les doigts de Louise accélèrent. Maintenant, elle pleure à son tour. Elle pleure le chagrin. Elle pleure la joie. Le corps d’Aurélien se tend lorsqu’il jouit. C’est une jouissance épuisée. Un sourire de vaincu. Puis il retombe lourd et immobile comme une pierre. La main de Louise se referme sur le liquide tiède. Il lui colle les doigts. C’est fini. Le beau visage d’Aurélien est pétrifié dans un dernier sourire presque une grimace. Le sel des larmes à dessiner des lettres inconnues autour de ses yeux. Des mots illisibles. La respiration de Louise se calme. Son cœur ralentit. Elle n’a pas bougé d’un millimètre. Toujours fondue à lui. Toujours encastrée….. C’est un adieu qui s’éternise. Elle lui parle. Elle lui parle longtemps. Des mots inédits. Interdits. Des beautés…. Puis elle recouvre le corps pâle, d’un drap de légèreté. Une ombre. Attrape par terre sa blouse bleue, ses sabots blancs. C’est éloigné pieds nus sur le sol frais de la chambre comme pour ne pas le réveiller. Le bruit presque inaudible de la porte refermée celui d’un point final tout juste posé à la fin d’une phrase. »


Que l’auteur me pardonne d’avoir extrait des paragraphes de l’ensemble du livre … qui est tout sauf un roman d’amour à la sauce bluette … L’extrait est une des issues de secours dont je parle plus haut.

Un de ces romans qui bien des années après lecture … restera dans mon subconscient … pour d’autres … je ne sais pas ! Après le type de phrasé employé, ne lire et voire que la noirceur de vie, serait déplacé dans cette lecture de ce roman … C’est juste la vie avec tous ses aléas, bons et mauvais moment … Voulez-vous la voire, l’entendre … MC