La santé mentale des étudiants ne préoccupe pas grand monde …

Emmanuel Weiss, Médecin chef au sein d’un bureau d’aide psychologique universitaire (Bapu) et membre de l’Association des professionnels des Bapu, il soigne depuis des années les étudiants en détresse psychologique. […]

CHARLIE HEBDO : Si on ne va pas bien, on peut alter consulter dans un Bapu? Mais d’abord, qu’est-ce qu’un Bapu?

Emmanuel Weiss : C’est un établissement médico-social d’accueil des étudiants en souffrance psychologique. Le premier Bapu a été fondé en 1956, à Paris, à l’initiative de l’Union nationale des étudiants de France (Unef) et de la Mutuelle nationale des étudiants de France (Mnef).  […]

Concrètement, ça veut dire quoi?

Cela veut dire que nous sommes une structure organisée pour recevoir les étudiants qui vont mal et éventuellement leur proposer des psychothérapies sans avance de frais, car financées en totalité par la Sécurité sociale. Les Bapu sont ouverts aux étudiants, quels qu’ils soient. Ces structures ont un statut associatif, sont indépendantes des universités, contrairement aux services de santé universitaires.  […] La durée moyenne de prise en charge est d’un an.

Ne faudrait-il pas communiquer davantage sur votre existence et vos missions?

Les Bapu, là où ils existent, sont connus de ceux qui vont mal, soit par le bouche-à-oreille, soit par le biais d’autres professionnels concernés par la santé psychique des étudiants, comme les services de santé universitaires ainsi que d’autres partenaires avec lesquels s’organisent des réseaux de soins plus ou moins formalisés.  […] Jusqu’à présent, la santé psychique des étudiants n’a jamais été une priorité de santé publique, et le fait que le financement des Bapu dépende de la politique du handicap n’a sans doute pas favorisé la promotion de leur travail. Le fait que nous soyons rattachés au secrétariat d’État aux Personnes handicapées et non au ministère de la Santé n’aide pas à une grande communication sur nos structures. Les Bapu ne sont pas la priorité de ce secrétariat d’État.

Les étudiants réclament la réouverture des facs et expriment leur souffrance mentale. De confinement en reconfinement, que constatez-vous?

Lors du premier confinement, il a fallu fermer nos locaux. Nous avons continué à travailler, mais à distance, en mettant en place des séances téléphoniques ou en visio.  […] Seuls ceux qui étaient en détresse aiguë ou dans des situations vraiment délicates ont fait appel à nous. Au niveau national, une « cellule Covid-19 des Bapu » s’est mise en place pour répondre aux demandes urgentes, les étudiants qui nous contactaient ont pu obtenir un rendez-vous téléphonique dans les quarante-huit heures. […]

La situation a changé à la rentrée universitaire de septembre, puis avec le deuxième confinement. Nous assistons depuis à une nette augmentation du nombre d’appels quotidiens : entre 30 % et 50 % d’appels en plus pour des demandes de rendez-vous.

Y a-t-il une souffrance psychique spécifique liée au Covid-19?

Oui, bien sûr. Beaucoup d’étudiants se plaignent de la solitude, d’un grand appauvrissement des relations sociales. On note aussi une démotivation à l’égard des études. Et puis, il n’y a plus ces liens informels, les échanges d’informations entre élèves, comme se donner des tuyaux pour un stage, se passer des notes à photocopier si on a raté un cours…

De même, toutes les relations sociales de l’ordre de l’agrément, nécessaires pour décompresser, ont disparu. On ne voit plus ses amis, l’absence de soirées limite les éventuelles rencontres amoureuses…

Les étudiants ont l’impression de ne faire que bosser et de ne même pas y arriver. À cela s’ajoute une grande inquiétude quant à l’avenir parce qu’il y a une perte de sens total.

Les perspectives de stage, d’insertion professionnelle, de choix de filière, tout devient flou. Des jeunes isolés, précarisés, paumés dans leurs études, il y en a toujours eu, mais ce n’était pas aussi systématique.

Comment pouvez-vous les aider?

Eh bien, en faisant notre travail de psy ! (Rires.) En les recevant et en les écoutant. En tentant de comprendre d’où viennent leurs souffrances et pourquoi une situation partagée n’est pas vécue de la même façon par tous. C’est un travail de mise en perspective pour sortir de la situation traumatique.

En effet, de nombreux étudiants sont dans un état de sidération psychique comparable à ce que nous rencontrons dans la clinique du traumatisme. Notre rôle est d’essayer de les « dé-sidérer ». Ça passe par la parole et le dialogue avec un professionnel formé, qui ne va pas chercher tout de suite à colmater les brèches, à leur dire : « Allez, ressaisissez-vous, ça ira mieux demain, vous êtes jeune, vous avez la vie devant vous ». Autant de formules qu’ils entendent partout et qui n’aident en rien.

Avec des postes supplémentaires de psychologues et un «chèque santé mentale», le gouvernement prend-il la mesure des besoins en matière de santé mentale des étudiants? L’annonce du recrutement de 80 psychologues pour les services de santé universitaires sur toute la France, c’est mieux que rien, mais c’est une goutte d’eau dans un océan de détresse. Actuellement, les professionnels sont sollicités bien au-delà de leurs capacités d’accueil. Pour pouvoir répondre rapidement, et sur la durée, à toutes les demandes, il faut urgemment des moyens supplémentaires. C’était déjà le cas avant le Covid, ça n’a fait qu’empirer.  […]

Que faudrait-il faire?

Plutôt que de distribuer un chèque dont on ne sait encore rien des modalités, il vaudrait mieux repenser la politique de santé mentale à destination des étudiants, notamment en augmentant les moyens des dispositifs de prise en charge où les jeunes patients peuvent consulter régulièrement, au-delà de quelques séances avec un psychologue de médecine préventive, par exemple.  […]


Propos recueillis par Natacha Devanda – Charlie Hebdo (Extrait) 27/01/201