Différent

… Jusqu’à la naissance de Geoffrey. Jusqu’au silence de Geoffrey. Jusqu’aux crises de Geoffrey lorsque Pierre son père ou Louise sa mère, essayait de le prendre dans ses bras.

De caresser sa peau. De faire connaissance. Jusqu’au balancement sans fin de Geoffrey. Geoffrey qui fait l’oiseau. Qui tape sa tête contre les murs. Qui couvre de ses mains ses oreilles parce qu’il y a trop de bruit. Geoffrey.

Alors Pierre, le père, s’était éloigné. Lentement. Presque malgré lui. Une dégringolade d’homme. Comme souvent la peur. Le dégoût. Une forme de honte ancienne.

L’enfant le consumait. L’absence de rires dans la maison leur faisait le teint cendreux, le regard triste. Geoffrey était un feu qui ne chauffait pas. Leurs brûlures d’amants cicatrisaient. Leur peau devenait un cuir. Les rares fois où il faisait l’amour, leur corps s’entrechoquait, il se blessait. Leur sangs ne dansaient plus.

À l’usine avant le grand licenciement, Pierre avait demandé de faire des heures supplémentaires, pour rentrer tard, pour ne plus rentrer, pour traîner, refaire le monde sur les parkings avec les potes…

Louise avait repris son travail à l’Hôpital Tomazeau, au premier étage. Elle caressait la peau des autres enfants. Elle chantait des douceurs en posant parfois sur les corps trois électrodes reliés à un cardioscope ou en nettoyant les plis d’un bébé quand il était en incubateur.

De temps en temps elle pleurait. De temps en temps elle s’effondrait. Puis elle rentrait, récupérait Geoffroy chez la nounou, une mamie charmante, patiente.

Elle préparait le repas donner la soupe, raconter les couleurs – la soupe verte, petits pois, brocolis, carottes, elle sont orange c’est vraie, mais le vert domine, la purée tu vois c’est jaune, jaune comme le soleil, les tournesols et le beurre, et le rouge, les fraises, les cerises, les petits cœurs qu’on dessine –, et l’enfant sans personne dedans regardait sa mère que mon regard du rien, du vide, le bleu du ciel.

[…]

Lundi matin, quand elle s’est levée, Geoffroy était déjà dans la cuisine. Sur la table, il avait à arranger les choses selon sa logique. D’abord le jaune maïs des céréales puis le terre de sienne des biscottes, l’ocre orangée du jus de fruits, le marron châtaigne du chocolat et enfin le havane du café. Un dégradé parfait. Louise a souri. Certaines choses ne changeaient pas.

Geoffroy lui a fait un signe de la main, parce qu’il ne se touchait jamais le matin, puis demandé où était son père. Il avait un week-end, a-t-elle répondu. Avec ses amis. Geoffroy a répété sa question. Elle a cette fois avouée qu’elle ne savait pas.

Son fils à hausser les épaules . […] Puis soudain : il nous aime plus, papa ? Un nouveau bleu au cœur de Louise. Alors elle a laissé ses larmes couler et Geoffroy est retourné à sa gamme de couleurs. Il a jouté le blanc du sucre au début de sa ligne.


Extrait d’ « Un jour couleur d’orange » de Grégoire Delacourt

Note … pour une lecture aisée, l’administrateur a « séquencé » le texte original, qui pour cette partie de la narration, est composée comme un bloc fermé, un long paragraphe sans aucune mise à la ligne. MC