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Le très épicurien président du Sénat cache de moins en moins ses appétits politiques.

Il est comme ça, Gérard Larcher, un bon gars simple et rieur, accommodant et malin. Et gourmand, on n’imagine pas. « Larcher, c’est trois petits déj, deux déjeuners et trois dîners par jour », racontent ses amis. C’est presque vrai.

Son attachée de presse du temps qu’il était maire de Rambouillet constatait avec un petit sourire navré : « Dès qu’il mange, il en met plein sa cravate. » Ça fait un bout de temps qu’il est comme ça, vu qu’il avait déjà été élu « bébé Blédine » à 18 mois. C’était cinq ans après la guerre ; à cette époque-là, on était prié de finir son assiette. Larcher à 18 mois : sourire béat, bouche pleine et boucles blondes.

Boulimique ? Pas du tout. Le repas, c’est sa façon d’entretenir son réseau, très étendu. Politiques, syndicalistes, sportifs, intellos, stars d’un jour, bienvenue à tous, moi c’est Gérard, apprenons à mieux nous connaître. Bonhomme, ce clone de Noiret aux Yeux qui roulent invite, accueille, écoute, s’imprègne, conseille, rend service. « Le meilleur de France pour ça. Même Macron, quand il recevait le Tout-Paris à Bercy en prévision de sa campagne, faisait moins bien », rigole un sénateur.

Ces temps-ci, Larcher n’a pas levé le pied. Que veut-il, à 71 ans, alors qu’il est le deuxième personnage de l’Etat et fut plusieurs fois ministre ? « Peser, exister, se faire entendre, défendre les droits du Parlement, rien d’illégitime à cela », assure Alain Cadec, ancien patron des Côtes-d’Armor, tout juste élu sénateur.

Moins con que la moyenne

Certains ministres et parlementaires ont le sentiment, tenace, que Larcher « s’y voit ». « C’est bien simple, personne ne se méfie de lui, et ça fait presque quarante ans que ça dure. Larcher, qui est clairement moins con que la moyenne, a compris que personne ne se dégage à droite. Alors il organise le bordel pour qu’on finisse par s’en remettre à lui. Il encourage Pécresse – « Valérie, fonce ! C’est l’heure des femmes » -, invite Bertrand à un colloque sur le Brexit en faisant grand cas de lui, flatte Retailleau alors qu’il ne le supporte pas. Plus ces gens vont croire en leurs chances et se déchirer, plus il pourra jouer la carte du vieux sage qui réconcilie tout le monde… sous sa bannière ! » prédit un ponte du Sénat. Les mêmes pointent l’importance grandissante, au sein de son équipe, de son conseiller spécial Patrick Dray, qui a de grandes ambitions pour son patron.

Ont-ils raison ?

En tout cas, Larcher a accordé une interview très offensive début janvier au « Figaro », dénonçant l’« impréparation vaccinale » et une logistique « totalement défaillante ». Une rhétorique inhabituelle de la part d’un parlementaire bien plus connu pour son goût des balancements circonspects et qui, dans l’un de ses nombreux rapports sur France Télécom, avait conclu hardiment : « France Télécom a de formidables atouts, mais aussi des handicaps. »

Le président du Sénat prend même des risques, en faisant le buzz avec des infos un peu tirées par les cheveux. Son père, résident d’un Ehpad, a-t-il reçu, comme il l’affirme, un dossier vaccinal de consentement de 58 pages,- symbole, selon lui, d’une bureaucratie devenue délirante ? Il semblerait que non, puisque ces fameux dossiers n’ont été envoyés qu’aux directeurs d’établissement.

Une petite manip qui ne l’empêche pas, dès qu’il est en présence de journalistes, d’insister lourdement sur la principale qualité dont devra être pourvu le futur champion de la droite : avoir de la bouteille et être un « conciliateur ». Mais à qui pense-t-il donc ?

Toujours gagnant

Son talent pour s’attirer les bonnes grâces des gens est un atout. Quand il est bombardé maire de Rambouillet, à 33 ans, c’est un jeune vétérinaire que la maire sortante trouve sympa. « Je soignais son chien, et elle m’aimait bien. » Depuis, maire ou pas, cumul des mandats ou pas, il est toujours resté le patron. Il sait, comme le bon docteur Queuille, qu’il n’y a pas de problème dont une absence prolongée de solution ne finisse par venir à bout. Il a d’ailleurs écrit un rapport sur la modernisation du Sénat… en 1989.

Le bon gros sait manier le couteau. « Raffarin, qui l’a toujours méprisé et s’est présenté contre lui au Sénat, a été humilié à de nombreuses reprises », raconte un ancien ministre. La « verticalité du pouvoir », critiquée comme une dérive macronienne, est une réalité au Sénat. « Toute la machine est aux ordres de Larcher, qui décide de tous les déplacements et de toutes les distributions de hochets », assure un sénateur macronien.

Il attend donc son heure. « De toute façon, même s’il n’est pas désigné, il est au mieux avec tous les candidats, il sera toujours gagnant », s’amuse l’un de ses partisans.

Ainsi va Larcher, le pas vif, d’agapes en buffets. Trente-huit ans de vie politique, plus de100.000 repas, ça en fait; des frais de pressing.


Anne-Sophie Mercier – Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 27/01/2021