La sottise contre l’esprit

Quand j’étais gamin, une histoire m’obsédait.

Au Brésil, un boeuf traverse une rivière pleine de piranhas. Une branche entaille sa cuisse, le sang coule un peu. En quelques minutes, il est dévoré. Les piranhas l’attaquent par le ventre. Les intestins sortent, puis tout le reste y passe. À la fin, seuls restent les os et les cornes, qui disparaissent dans le courant, les eaux sombres de l’Amazone et de l’oubli.

Je vivais intensément cette histoire. J’étais le boeuf. Comme on dit aujourd’hui, j’avais de l’empathie pour lui. J’éprouvais les longs instants de sa dévoration. Si c’était en rêve, je m’éveillais avant dissolution, et les piranhas rejoignaient la nuit. Je n’avais même pas, pour me consoler, la perspective de finir dans ce chef-d’oeuvre de Rembrandt, Le Boeuf écorché.

Dans son journal, republié aujourd’hui dans une belle édition augmentée d’une chronologie, de quelques textes intimes et d’un appareil de notes (1), Michel Leiris évoque, le 28 octobre 1980, ce tableau, alors qu’il cherche une fois de plus à se « réconcilier» avec l’art : « Ce qu’il faut, ce n’est pas une fuite devant le réel ou un maquillage du réel ou encore un tri qui n’en retiendrait que les beaux éléments (en somme les beautés toutes faites), mais une reprise qui, sans s’écarter de lui, donne au réel une beauté. Si l’on veut : essayer d’aboutir à quelque chose d’analogue à la sublime beauté d’un boeuf écorché peint par Rembrand ».

Les piranhas interdisent cette beauté.

Plus tard, Joe Dante a tourné Piranhas. Je n’ai jamais voulu voir ce film. Trop, c’est trop. Ma capacité d’empathie est comme ma capacité d’indignation : limitée. Je ne peux tremper dans le Bien, près de la victime, toute la journée. Je n’y arrive pas. C’est sans doute pourquoi, je le sens, le pire m’attend.

Un jour ou l’autre, faute d’avoir rejoint le bénitier de circonstance, on me jettera dans un bassin aux piranhas. Par exemple, dans celui des réseaux sociaux. Il m’arrive d’y aller voir, comme « tout le monde », mais j’y vais de plus en plus rarement, discrètement, en sachant que ces petits carnivores y règnent en masse.

Si j’y mets un doigt de pied, c’est pour sentir la température du bouillon, de l’air du temps. Je le retire très vite, de peur d’avoir dit ou écrit quelque chose qui répande une odeur qu’ils aiment tant, celle du sang.

Cette chose, j’ai pu la dire ou l’écrire il y a une heure, un mois, dix ans, dans un contexte ou un autre, peu importe. Les piranhas ont faim, c’est tout ; et rien ne peut les détourner de leur appétit. Sont-ils l’avant-garde d’une révolution ?

En 1925, Michel Leiris a 24 ans et il croit en la révolution. Pour lui, elle est « une révolte désespérée de l’esprit contre la sottise ». Les réseaux sociaux me semblent plutôt une révolte désespérée de « La sottise contre l’esprit ».

Est-ce une variante de la révolution?

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Pour le surréaliste Leiris, la révolution ne peut alors être efficace que par le marxisme – un marxisme en dehors du Parti, «toujours naturellement à l’extrême gauche». Il analyse d’où elle provient, ce qu’elle exige. Elle place l’individu sous surveillance : « Les manifestations qualifiées d' »individuelles » ne sont généralement que l’étalage de tics et de snobismes, sur un plan purement pittoresque. C’est ce plan qu’il faut abandonner à tout prix, et l’individualité profonde ne pourra que gagner à la répression de ces libertés toutes extérieures.»

Mais qui définit ces « libertés toutes extérieures », ce « plan purement pittoresque »?

Selon quels critères?

Tout révolutionnaire est menacé par le pouvoir qu’il donne à la vertu.

[…]

Face aux attentats, aux piranhas, au climat, au virus, aux libertés réduites de toutes parts, au bord de la rivière comme tant d’autres, comme un boeuf, je ne me contente pas de la comprendre. Je l’éprouve.


Philippe Lancon – Charlie Hebdo – 27/01/2021


  1. Journal 1922-1989 (édition de Jean Jamin, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1056 pages, 103 documents, 25 euros). La première édition datait de 1992, deux ans après la mort de l’écrivain.