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Chacun fait ce qui lui plaît, et la polémique récente autour d’un dessin publié dans Le Monde ne saurait démentir cet adage.

Comme on l’avait rappelé en septembre dernier, lors de la publication de l’appel pour la liberté d’expression signé par 150 médias français, cette liberté induit la diversité, et si le genre du dessin de presse doit être défendu, un journal a le droit de demander à ses dessinateurs de respecter sa ligne éditoriale. Il en est de Charlie Hebdo comme des autres journaux. On publie les dessins qu’on a envie de publier, et seulement ceux qu’on a envie de publier.

S’il arrive parfois qu’un dessin ou un article (car la question se pose aussi avec l’écrit) déclenche un débat, il est d’usage de demander à son auteur d’éclairer le sens de son propos, peut-être mal compris par les lecteurs.

La polémique autour du dessin de Gorce publié dans Le Monde, qui ironisait sur le malaise soulevé par l’affaire Duhamel, n’a donc rien à voir avec La décision stalinienne du New York Times de supprimer purement et simplement le dessin politique après la publication d’une caricature ambiguë.

Si à chaque fois qu’un article de presse avait provoqué des protestations il avait fallu supprimer cette forme d’expression, à savoir l’écrit, les pages de tous les journaux du monde seraient aujourd’hui entièrement blanches.

IL semblerait que ce soit des réactions hostiles au dessin de Gorce sur les réseaux sociaux qui aient conduit La rédaction du Monde à désavouer son dessinateur. Inquiets de ne pas être en phase avec leur temps, de plus en plus de médias ont le nez rivé sur Twitter et autres WhatsApp, qui sont autant de thermomètres dans le fondement d’un malade pour connaître la température de sa pensée.

Mais que vaut la parole des réseaux sociaux ?

Quelle est leur représentativité? Que pèsent 3256 tweets défavorables dans un pays de 66 millions d’habitants? On lit des avis sans savoir qui les écrit, ni de quelle classe sociale ou de quelle classe d’âge ils proviennent. Malgré leurs méthodologies plus élaborées, les instituts de sondage se sont souvent trompés. Alors quel crédit donner aux « réactions » sur les réseaux sociaux?

On rétorquera que des mouvements comme #MeToo et actuellement les témoignages d’inceste qui s’y affichent confèrent aux réseaux sociaux une légitimité. Si ces lieux d’échange ont le mérite de rendre lisibles des convictions et des luttes, cela ne suffit pas pour en faire des instruments de connaissance scientifique ou même journalistique.

En 1995, Charlie Hebdo avait lancé une pétition pour demander l’interdiction du Front national. À L’époque, le seul moyen à la disposition du lecteur était de découper un bulletin dans le journal, de le signer et de nous le poster. Charlie Hebdo a ainsi reçu par courrier, pendant quelques semaines, des milliers de coupons qui demandaient la dissolution du FN : 173704 en tout. Sans Internet ni Twitter.

Est-ce que cela a été suffisant pour légitimer une décision politique qui aurait décidé d’interdire le Front national? Pas du tout. Personne ne s’est appuyé sur cette consultation populaire au résultat non négligeable pour dissoudre ce parti d’extrême droite.

Alors, pourquoi aujourd’hui les politiques et les journalistes devraient-ils prendre des décisions, dans leur ministère ou dans leur rédaction, parce que 3256 tweets le demandent?

Sans oublier que souvent, derrière quelques centaines de tweets, ce sont les mêmes personnes qui utilisent des pseudos différents pour créer un effet de masse et intimider les réfractaires.

En résumé, Les réseaux sociaux ne peuvent être invoqués pour légitimer quoi que ce soit. Seuls des élections ou des référendums ont ce pouvoir.

Le reste n’est que de la communication et de l’esbroufe, et même au nom d’une cause respectable, cela reste insuffisant pour servir de fondement à des décisions politiques. Et pas beaucoup plus à la ligne éditoriale d’un média.


RISS – Edito de Charlie Hebdo – 27/01/2021