Suez-Véolia … ça s’étripent !

Deux fonds d’investissement géants sollicités pour acheter chacun 30 % des parts du groupe. Ils veulent le sortir de la Bourse et séduire Bercy avec un gros paquet d’actions.

Dans la bataille que se livrent les deux géants de l’eau Suez et Veolia, pas de couvre-feu à 18 heures ! Il était 19 heures, dimanche, quand Suez a annoncé avoir reçu le renfort de deux fonds d’investissement. Le français Ardian et l’américain Global Infrastructure Partners (GIP) étaient prêts à acquérir la majorité de son capital, dont Veolia détient déjà 29,9 %. Aux termes d’un très discret pacte d’actionnaires (une dizaine de pages rédigées en anglais dont « Le Canard » a pu prendre connaissance), Ardian et GIP se sont entendus pour contrôler chacun 30 %.

Liés pendant six ans par cette entente, ils devraient détenir la majorité des sièges au sein des instances, ce qui leur permettrait de faire la pluie et le beau temps en matière de nomination des dirigeants, d’endettement ou d’investissement. Les deux mastodontes se sont, avec ce pacte, fixé un objectif : ne plus voir Suez coté en Bourse, afin de capter la totalité des dividendes, à commencer par les 3 milliards promis par la direction de Suez, le 22 septembre, aux actionnaires pour 2021 et 2022.

L’art d’amadouer Bercy

Cette opération permettrait aussi d’échapper aux obligations des sociétés cotées (notamment en matière de publication des comptes), de se passer d’actionnaires trop remuants et de ne plus se farcir 30 % d’administrateurs indépendants au conseil d’administration, ainsi que le préconise la charte du Medef. Pour vivre heureux, vivons cachés…

Le succès de ce coup de Jarnac, néanmoins, est soumis à deux conditions. Primo, recueillir l’autorisation du gouvernement à cause de la forte présence de GIP, l’ami américain. En 2006, effrayé de voir un fleuron tricolore passer, même partiellement, sous pavillon étranger, le gouvernement s’était déjà opposé à un rachat de Suez par Veolia et l’italien Enel. Bercy affirme aujourd’hui préférer une solution française. « Tout ce qui va dans le sens d’un rapprochement amical [Suez-Veolia] me va », déclarait, le 18 janvier, Bruno Le Maire sur RTL.

Le patron de la Caisse des dépôts, bras armé de l’Etat, plaide, lui, pour « une solution négociée » avec « un ancrage actionnariat français ». Prévoyants, les acheteurs envisagent d’ailleurs de proposer un strapontin à l’Etat, qui pourrait prendre, via Bpifrance ou la Caisse des dépôts, entre 5 et 15 % du capital… et des gains futurs.

Deuzio, il s’agit d’acheter les bonnes grâces de Veolia, dont le PDG, Antoine Frérot, a assuré, dès l’annonce du projet Ardian-GIP, qu’il « ne leur céderai [t] jamais [s]es titres ». Si Frérot n’a pas le pouvoir d’empêcher l’OPA, il peut (grâce à ses 29,9 % d’actions) refuser la sortie de la Bourse, cette opération nécessitant l’accord de 95 % des actionnaires. Suez, Ardian et GIP estiment pourtant que Veolia pourrait céder ses parts si un bon prix lui était proposé.

« Veolia a acheté ses actions Suez à 18 euros pièce et préférera les revendre avec un bénéfice confortable plutôt que de rester cornerisé », souffle un connaisseur du dossier. Les deux fonds, estime le même, ont en effet les reins assez solides pour acheter 100 % de Suez au prix de 20 euros l’action, soit un chèque de plus de 12 milliards !

Marchands d’eau déviants

Ardian, ancienne filiale d’Axa, gère plus de 100 milliards de dollars d’actifs, ce qui en fait le plus gros fonds d’investissement en Europe. Son allié dans l’opération est new-yorkais et pèse 70 milliards de dollars. GIP exerce le même métier qu’Ardian (acheter et revendre des sociétés), avec un penchant pour les aéroports (Londres-Gatwick, Edimbourg), l’énergie ou les transports.

Peu animés de visées philanthropiques, Ardian et GIP pourraient être tentés d’accroître rapidement leurs profits en procédant à des économies de personnel. Voilà qui ravirait les 90.000 salariés de Suez (dont 30.000 en France). En octobre, pourtant, ses syndicats avaient vu en Ardian un sauveur, quand le fonds avait vainement essayé d’acheter les 29,9 % que le groupe énergétique Engie détenait dans Suez, et finalement vendus à Veolia.

Les deux fonds pourraient également limiter leurs investissements dans les réseaux d’eau, à moins qu’ils ne jouent sur le prix du mètre cube. De quoi réjouir, cette fois, les collectivités locales clientes de Suez. Elles surveillent cet affrontement (qui risque de durer) comme le lait sur le feu…


Jérôme Canard – Le Canard enchainé – 20/01/2021