Arnaud Montebourg.

Au temps qu’il était jeune avocat, Arnaud Montebourg avait reçu une petite leçon de son mentor, Thierry Lévy. Ce dernier, après avoir bien observé son jeune collaborateur, l’avait pris par le bras et lui avait glissé « Vous gesticulez beaucoup trop. Imaginez qu’à l’arrière de votre robe il y a cinquante clochettes cousues. On ne doit pas les entendre tintinnabuler. » Cling, cling, cling…

Arnaud Montebourg redescend ces jours-ci dans l’arène, et tous ses potes assurent qu’on nous l’a changé. Finis les envolées, les mots qui enivrent, le cabotinage, l’usage un rien fatigant du « moi je ». Arnaud Montebourg est désormais entrepreneur, même qu’il a « l’entrepreneuriat chevillé au corps », il commercialise du miel, des amandes, des glaces artisanales, de la pâte à tartiner, tout ça est bio, sain, équitable, sympa et « made in France », il a des salariés, des bureaux.

Bref, c’est un gars responsable, très loin du loustic agité qui tire sur tout ce qui bouge qu’il a incarné pendant vingt ans. Les échecs l’ont bonifié, assure-t-il. Plusieurs revers cuisants à la primaire de la gauche, un partenariat politique qui s’est mal fini avec Ségolène Royal, des amitiés qui se sont distendues avec d’autres Jeunes-Turcs comme lui, Hamon, Dray ou Kalfon, et, dans le business, la liquidation sans gloire de New Wind, une start-up qui commercialisait des éoliennes domestiques.

Bêtes noires

Le nouveau Montebourg revient sur son parcours de ministre dans un livre, « L’Engagement » (Grasset), qu’il présente comme « une odyssée furieuse à l’intérieur d’une machine infernale ». L’« odyssée », c’est la sienne et, la « machine infernale », c’est le quinquennat de François Hollande, fait de renoncements successifs, un système qui sert surtout à broyer les idéaux.

Les pages consacrées à ses bêtes noires, qu’il nomme les « énarques bercyens », sont parmi les plus réussies. « La vie de l’énarque bercyen pourrait se résumer à une magnification obsessionnelle de sa propre carrière faite d’autoplacements successifs, comme on placerait dans un PMU permanent son propre cheval à la course de Longchamp. » L’énarque bercyen « cultive l’idéologie du point de chute, la passion de la pantoufle ».

Des propos qui ont provoqué l’ironie de certains hauts fonctionnaires qui l’ont croisé lorsqu’il était ministre. « Montebourg peut dire tout ce qu’il veut, mais il a recasé son directeur de cabinet, Stéphane Israël, dont il brocarde aujourd’hui le tempérament trop prudent et dont il fait le symbole de l’énarque bercyen, à la tête d’Arianespace ! Bonjour la cohérence.»

Montebourg cogne, mais force est de reconnaître qu’il raconte aussi l’histoire d’un type qui s’est fait rouler par tout le monde. Par Hollande, qu’il connaît par coeur, mais qui le fait curieusement chavirer lors de son meeting du Bourget par Ayrault, par Valls et par Macron, qui l’amuse et l’envoûte.

«Arnaud n’a compris que très tard qui était Macron. Chaque fois, qu’il le croisait sur un plateau télé, il lui tombait dans les bras, ça nous exaspérait », se souvient un ancien ami de gauche.

La cohérence, il s’en moque. Il est aujourd’hui souverainiste, discute avec Mélenchon mais aussi avec Bertrand, ou avec des députés LR comme Julien Aubert ou Guillaume Peltier. « Montebourg a des qualités, mais, ce qui l’emporte toujours, c’est le plaisir du moment, et jamais la réflexion. Quelle est la ligne ? Personne ne le sait », s’agace un dirigeant du PS.

Caisses vides

« Il ne refera pas le coup du « ni droite ni gauche », Montebourg ne sait pas où il va, il n’est même pas sûr de se lancer, et sa campagne garde un côté bricolo. Il y a quelques jeunes gens pas trop bêtes, quelques sympathisants, et pas un rond dans les caisses. Tout le monde sait bien aujourd’hui que, pour aller voir une banque et obtenir un emprunt pour une campagne, il faut déjà avoir rassemblé 4 millions. Et, les 4 millions, ils sont loin d’être là », assure un vieux briscard du Parti socialiste.

Son discours sur la réindustrialisation et le made in France convainc autant qu’il agace. « Une partie de la classe politique et des milieux industriels est sur cette ligne aujourd’hui. Mais Montebourg, qui se présente comme un héros anti-mondialisation, savait très bien que l’accord Alstom-GE, qu’il a finalement accepté, était mort-né », tacle un industriel.

La relocalisation coûtera cher. Interrogé par un auditeur de France Inter, surpris par le prix des chaussettes made in France, il bafouille.

Mais, dans la rue, il est heureux. On le reconnaît, il salue, œillades, petits rires, signes de tête, grand contentement. Cling, cling, cling…


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé. 20/01/2021

Dessin de Kiro – Le Canard-20/01/2021