Danielle Tartakowsky, spécialiste de l’histoire politique, revient sur la culture de la manifestation qui, en France, structure le débat politique depuis plus d’un siècle. […]

Les récentes mobilisations contre la loi « sécurité globale » le prouvent : la manifestation de rue reste un mode d’action prisé en France. Et même si depuis deux décennies les « manifs » semblent avoir de plus en plus de mal à obtenir gain de cause, nul n’a oublié que dans le passé elles ont réussi à renverser des gouvernements et à faire annuler des projets de réforme.  […]

Que vous inspirent les récentes manifestations contre la loi « sécurité globale » ?

Danielle Tartakowsky – L’État fait tout pour mettre des bâtons dans les roues des manifestants, par sa stratégie de maintien de l’ordre (qui entrave la circulation, au moyen de nasses policières), et en cherchant à interdire certains parcours dans le contexte de la crise sanitaire. Sans oublier bien sûr le fameux article 24 de cette loi, prévoyant de pénaliser la diffusion d’une image ou tout autre élément d’identification d’un agent dans le cadre d’une opération de police, par exemple… lors d’une mobilisation de rue.

Mais il serait illusoire de penser que les manifestations puissent disparaître du jour au lendemain. D’autant que les problèmes comme le chômage et la précarité, présents dans les mots d’ordre, et qui se posaient avant l’épidémie, sont plus que jamais d’actualité. Et que les atteintes aux libertés démocratiques se multiplient.

À la suite de la proposition de réécriture de l’article 24, un élu du Rhône a récemment commenté : « La rue a gagné. » Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas entendu ça !

Est-ce justifié, dans la mesure où le texte n’est pas retiré ?

Sans qu’on puisse parler de victoire des opposants au texte, la réécriture de l’article 24 témoigne d’un recul du gouvernement. Les manifestations ont accentué les divisions au sein de la majorité. Même entre la position d’Emmanuel Macron, lors de son interview au média en ligne Brut (où il a parlé de « violences policières »), et celle de Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, on constate des différences.

Dans ce conflit, l’exécutif a sans doute aussi sous-estimé le rôle des journalistes, qui ont joué la mobilisation collective… laquelle ne fait pas partie de leur ADN. D’habitude, les manifs, ils les commentent, ils ne les font pas ! Or c’est souvent quand se produit quelque chose d’inattendu que l’État se fait prendre en défaut.

Ce fut le cas samedi 28 novembre : on voyait relativement peu de banderoles, de pancartes syndicales et associatives dans les cortèges de Paris et de province. Sans être une mobilisation spontanée, c’était une manif citoyenne. Des individus répondant à un appel collectif arrivaient de toutes les rues, en ordre dispersé.  […]

  • Vous parlez du samedi 5 décembre, où d’ailleurs l’ambiance était plus tendue…

À Paris, le préfet Lallement mène une politique de maintien de l’ordre extrêmement agressive, sauf quand le gouvernement, qui ne l’a pas nommé à ce poste par hasard, lui demande de se faire plus discret.  […] Il y a une volonté affichée de décourager les manifestants. Pourtant, ces dernières semaines, cela ne semble pas les dissuader. Peut-être parce que, après une année bizarre et rude à cause du Covid, être debout et ensemble produit un bonheur fou. Et que la manif reste un rouage profond de notre démocratie.

 […]

  • Il fut un temps où les manifestations ont remporté des victoires, jusqu’à renverser des gouvernements…

Sous la IIIe République notamment, des manifestations ont en effet contribué à des basculements de majorité de la gauche à la droite, et de la droite à la gauche. Le 6 février 1934, les anciens combattants, les ligues d’extrême droite et l’Action française protestent devant le palais Bourbon contre le limogeage du préfet de police Jean Chiappe.

La manifestation tourne à l’émeute meurtrière et se solde par la démission du président du Conseil, Edouard Daladier, qui ne se sent pas en état de ramener l’ordre alors qu’il vient d’être élu dans la nuit par une majorité confortable. Mais alors que la droite classique est revenue au pouvoir à la faveur de ces événements, les manifestations antifascistes du 12 février 1934, déployées dans la France entière, permettent d’amorcer le rapprochement des partis communistes et socialistes (prélude à la construction du Rassemblement populaire, puis du Front populaire).

En 1968, la manifestation du 13 mai et la grève générale mettront à nouveau un gouvernement en crise… Mais là encore, la manifestation gaulliste qui s’impose à front renversé, le 30 mai, en riposte aux barricades étudiantes, permet au général de Gaulle, qui dissout l’Assemblée nationale, de réaffirmer son hégémonie. Dans ce pays, le premier qui s’attaque aux institutions, ou qui paraît le faire, a perdu.

Quelles sont les mobilisations de rue qui ont permis de faire renoncer des gouvernements à des réformes ?

 […] … proche de nous, entre 1983 et 2003, des manifestations ont  […] permis de venir à bout de projets de loi, entraînant parfois la démission d’un ministre.

Elles émanaient de la communauté éducative, du mouvement syndical ou de comités ad hoc comme lorsque des cinéastes se sont mobilisés, en 1997, contre les lois Debré sur l’immigration.

Treize ans plus tôt, en 1984, le projet de loi Savary pour un « grand service public unifié et laïc de l’Éducation nationale » est certes voté en première lecture, mais annulé sous la pression des défenseurs de l’école privée. Le ministre de l’Éducation remet sa démission, suivie par celle de Pierre Mauroy, Premier ministre. L’arme de la manifestation en est sortie puissamment renforcée.

Autre exemple : le 15 décembre 1995, le gouvernement retire sa réforme sur les retraites comprise dans le « plan Juppé ». Il n’en reste pas moins que la victoire est partielle. Une loi votée le 30 décembre autorise le gouvernement à réformer la Sécurité sociale par ordonnances.

  • Depuis un moment, les mobilisations sociales accumulent les défaites. Que s’est-il passé ?

 […] Les victoires ne sont pas systématiques, mais le contexte politique pèse sur le rapport de force global. Les divisions, notamment au sein de la droite, favorisent aussi le succès des mobilisations. On l’a vu au moment du Contrat première embauche en 2006 : les contradictions ouvertes entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin sur la stratégie à mener dans une période pré-électorale face au monde lycéen et étudiant, conjuguées à une mobilisation importante contre le « Smic jeune », ont abouti au retrait du CPE.

Mais exception faite de ce combat, une page s’est tournée en 2003 dans l’histoire des manifestations françaises.

  • Pourquoi ?

Des syndicats ont prévu de manifester, de nouveau contre une réforme des retraites. Le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin les prévient que « ce n’est pas la rue qui gouverne ». Le mot « rue », qui remplace celui de « manif », dépolitise et décrédibilise les mouvements. Le très libéral Alain Madelin embraye : « Ce ne sont pas les porteurs de pancartes ni les cars affrétés par la CGT qui feront la loi, c’est le Parlement qui fait la loi. » En l’occurrence, le mouvement n’a pas eu raison de la réforme.

Depuis, les manifestations sont confrontées à la surdité quasi systémique des gouvernements.

Un tournant stratégique et politique rendu possible par l’inversion du calendrier électoral : depuis 2000 en effet, les élections législatives ont lieu dans la foulée de la présidentielle, rendant hautement improbable une cohabitation.

S’y ajoutent un affaiblissement des organisations syndicales et une démultiplication des acteurs comme des causes.

Enfin, l’État soumet les manifestations à des politiques de maintien de l’ordre redéfinies qui sont de nature à les affecter, en privilégiant l’interpellation au lieu de la mise à distance par les gaz lacrymogènes et canons à eau qui avait longtemps prévalu.


 […] Marion Rousset – Télérama – Titre original : « Danielle Tartakowsky, historienne : “Il y a une volonté affichée de décourager les manifestants” ». Source (Extrait)