Boris Johnson, l’état de disgrâce

Six mois après son triomphe aux élections législatives, le Premier ministre britannique chancelle, s’inquiète ce magazine. Son propre camp désespère de le voir multiplier les hésitations et les erreurs, alors que le pays traverse une crise sans précédent.

Le « mercredi noir » de 1992, qui avait marqué la sortie chaotique de la Grande-Bretagne du mécanisme de change européen (MCE) avait ruiné le mandat du Premier ministre John Major et condamné le pays à cinq ans de souffrances atroces pendant lesquels le gouvernement conservateur était allé de crise en crise.

La débâcle du coronavirus risque de faire la même chose à Boris Johnson. […]

La piètre gestion de la crise a détruit l’atout le plus important du gouvernement : son autorité. Il a peut-être déjà perdu le soutien de l’opinion : la question « Pensez-vous que le gouvernement s’occupe du problème ? » donne lieu à des réponses négatives depuis mai. Il est peut-être en train de perdre celui du parti. Les députés conservateurs ont toute une série de reproches à faire à sa politique. Ils dénoncent en particulier l’instauration d’une distance de sécurité […] lavolte-face sur la réouverture des écoles, l’abolition du vote virtuel, qui oblige les députés à venir au Parlement, et l’agitation qui s’est emparée de la rue, où les manifestations et contre-manifestations qui se succèdent  […].

À quoi vous attendiez-vous ? demandent les détracteurs habituels de M. Johnson. D’autres confient être « plus que découragés. Être simplement découragé implique qu’on pense qu’il y a une issue possible ».

Le charisme ne marche qu’accompagné de compétence

L’autorité de M. Johnson, comme celle des empereurs romains qu’il a étudiés à l’université d’Oxford, reposait sur la peur et le charisme. Il a instillé la peur à ses collègues par des démonstrations de force répétées : il a chassé la moitié du gouvernement quand il a pris ses fonctions, purgé 21 députés qui avaient voté contre la ligne du parti sur le Brexit et renvoyé Sajid Javid, son ministre des Finances.

Son charisme politique considérable lui a par ailleurs permis de remporter les élections législatives anticipées en décembre. Dominic Cummings, son principal conseiller, était la pièce centrale de ce régime de peur et de charisme. Il se disputait avec tout le monde mais s’était aussi gagné une réputation de génie des campagnes électorales.

Or la peur et le charisme ne marchent que s’ils s’accompagnent de compétence. Les députés qui craignaient jadis M. Johnson et M. Cummings redoutent aujourd’hui davantage la fureur de leurs électeurs. On parle d’empereur nu et de magicien derrière le rideau. Les ministres que M. Johnson a limogés dans les premiers mois de son mandat ont peut-être une chance de prendre leur revanche.

L’homme du Brexit et puis c’est tout ?

 […] Le nombre de chômeurs pourrait dépasser 3 millions quand le chômage partiel prendra fin. […]

Un nombre croissant de personnes craint que M. Johnson ait été élu pour résoudre un problème (réaliser le Brexit) mais qu’il se retrouve confronté à un problème complètement différent. Le gouvernement, qui a été constitué sur la base de l’orthodoxie eurosceptique plus que sur la compétence, semble dépassé par les événements.

 […]

Tout cela indique un avenir dans lequel le Parti conservateur ira de crise en crise. Les rébellions des torys deviendront partie intégrante du paysage politique, comme sous Theresa May. Les reculades et les volte-face deviendront routinières.  […]

On a eu pendant un moment l’impression que le gouvernement avait mis un terme au chaos politique qui avait commencé il y a quatre ans avec le référendum et détruit le mandat de Theresa May. Une pandémie que même le pire des eurosceptiques ne peut imputer à l’UE vient de déclencher une autre période de chaos et de condamner un autre Premier ministre conservateur à des années de souffrances atroces.


Un article de « The Economist – Londres » – Courrier international – Source (Extrait)