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La lenteur inqualifiable du processus de vaccination en France fait des heureux : les acharnés de la haine de l’État. Quelles sont les raisons précises de l’échec français?

D’abord, la peur d’agir, par souci de se couvrir plutôt que de devoir risquer une mise en cause judiciaire en cas de mauvaise décision. Puis le souverain mépris pour la logistique, «l’intendance suivra », hein. Enfin, la méconnaissance – volontaire? – des coûts économiques, sociaux et même sanitaires de la pandémie, ce qui empêche d’opérer à la hauteur du problème. Etc (1).

Le problème n’est donc pas l’excès de fonctionnaires, ou leur paresse.

C’est que l’État est paralysé. Il voudrait agir, mais ne le peut plus, ou presque plus. Les causes sont connues : déresponsabilisation généralisée, bureaucraties multiples, absence de sanctions des fonctionnaires défaillants. Bref, tout le monde se couvre, mais, à la fin, si les «directeurs d’agence» et autres « présidents » d’organismes divers et variés sont au chaud pour l’hiver, le virus, lui, continue à se balader dans nos petits poumons fragiles.

Alors, que fait l’État?

Il fait appel au privé. Plus précisément aux cabinets de conseil, grassement rémunérés. Rien qu’à l’université de Lyon, un projet, finalement avorté, a coûté… 1,5 million d’euros en « consulting». Toujours dans la capitale des Gaules, les hospices civils ont dépensé, de 2015 à 2017, plus de 2 millions d’euros en audits auprès de trois grands cabinets privés : McKinsey, Capgemini et KPMG.

Et avec qui l’État a-t-il mis au point la désastreuse campagne de vaccination ?

McKinsey, bien sûr ! La boîte « est rattachée à la task force vaccination du ministère de la Santé. […] Mais ce ne sont pas eux qui élaborent seuls la stratégie (2) », tient-on à préciser Avenue de Ségur. Ouf!

L’État enrichit donc des abrutis du privé, souvent très jeunes, bien moins formés que les médecins à qui ils disent comment travailler, mais payés le double. Évidemment, impossible de savoir à combien cela nous revient, à nous autres braves contribuables. La chose est tellement scandaleuse que, en 2018, la Cour des comptes a tapé du poing sur sa table en acajou : « Les productions des consultants ne donnent que rarement des résultats à la hauteur des prestations attendues. Nombre de rapports de mission utilisent essentiellement des données internes, se contentent de copier des informations connues ou reprennent des notes ou des conclusions existantes (3). »

En clair : les mecs et les nanas de la consultance coûtent 10.000 euros par mois pour faire des copier-coller.

Bon, à la rigueur, c’est peut-être mieux ainsi, parce que quand ils font de vraies préconisations… La chose est tellement entrée dans les mœurs que Le Monde, dans un article expliquant que, bien entendu, Covid or not Covid, les suppressions de lits se poursuivent (ah mince! vous ne saviez pas ?), écrit que, lors des réunions avec les soignants en colère, l’agence régionale de santé Grand-Est est « toujours accompagnée du cabinet de conseil Capgemini (4) ».

La chose va donc de soi. Au moins, on sait à qui la destruction des services publics profite.


Jacques Littauer. Charlie Hebdo – 13/01/2021


  1. «La lenteur de la vaccination française est un symptôme de notre déclassement », d’Antoine Levy (Figaro Vox, 1er janvier 2021).
  2. « Vaccination anti-Covid : le cabinet McKinsey conseille le gouvernement » (Le Point, source AFP, 6 janvier 2020).
  3. « Enquête – Hôpitaux publics et consultants privés : quinze ans de mariage dans la douleur» (Consultorfr, 28 août 2019).
  4. «Fermetures de lits à l’hôpital : l’inquiétude remonte chez les soignants », de Camille Stromboni (Le Monde, 28 décembre 2020).