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Selon notre enquête, Bruno Le Maire a accordé en 2020 des prêts garantis par l’État à 45 très grandes entreprises pour un montant de 15,2 milliards d’euros. Si dans quelques cas, l’aérien ou l’automobile, ces prêts concernent des secteurs en difficulté, la plupart des bénéficiaires ont profité d’un effet d’aubaine.

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Mediapart est […] parvenu à reconstituer la liste des 45 PGE (Prêts Garantis par l’État) qui ont été accordés en 2020 aux plus grandes entreprises françaises, celles qui ont plus de 5 000 salariés ou réalisent un chiffre d’affaires supérieur à 1,5 milliard d’euros ; et ce titre vient immanquablement à l’esprit, tant les milliardaires qui ont obtenu ces prêts semblent avoir profité, du fait de la crise, d’un formidable effet d’aubaine.

Ainsi est Emmanuel Macron : de la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et l’instauration d’une « flat tax » sur les revenus de l’épargne et du patrimoine, jusqu’à ces PGE, il n’oublie jamais de cajoler sa première clientèle électorale, celle des puissances d’argent.

Il ne faut certes pas mettre tous les PGE dans le même panier. Il y a beaucoup d’entreprises, moyennes et petites, pour lesquelles ces PGE ont été une bouée de secours, sans lesquels elles n’auraient, pour certaines d’entre elles, pas pu survivre. C’est même sans doute le cas du plus grand nombre, puisqu’au dernier bilan connu (08/01/2021), 638 034 PGE ont été accordés en 2020, pour un montant supérieur à 130,04 milliards d’euros (l’État se réservant la possibilité de monter jusqu’à 300 milliards d’euros de prêts garantis).

L’immense majorité de ces PGE concernent donc des petites ou très petites entreprises auxquelles les banques n’auraient certainement pas voulu fournir des financements pourtant indispensables, si l’État n’avait pas apporté sa garantie. Mais, de ces PGE, il est impossible d’obtenir des détails. Tout juste peut-on avoir accès à des données statistiques générales, et en particulier à ce tableau de bord, qui donnent une vision d’ensemble de l’effort de l’État dans le cas du Fonds de solidarité, des PGE, des reports d’échéances fiscales, ou encore dans le cas des aides spécifiques pour les artisans et commerçants.

Mais ces chiffres agrégés ne donnent pas de vision concrète des drames économiques et sociaux qui ont eu lieu ces derniers mois. Combien de petites ou très petites entreprises ne vont pas être capables de rembourser ces prêts, dont certains d’entre eux arrivent à échéance dès les prochaines semaines ? Et pour quels montants la garantie de l’État va-t-elle jouer ? Mystère : Bercy, à ce stade et pour cause, est incapable de donner le moindre chiffre.

Mais les risques pris par l’État et la charge qu’ils vont faire peser sur les finances publiques pourraient être immenses. Impossible d’en prendre la mesure : on ne peut accéder à un listing complet des entreprises qui ont souscrit un PGE (bien qu’il en aille de l’argent public et que les règles de la plus totale transparence devraient s’appliquer).

Pour une toute petite minorité d’entreprises, les plus grosses d’entre elles, il est pourtant possible de disposer d’une liste (à la condition de la reconstituer soi-même).

La loi a en effet prévu que les PGE souscrits par les entreprises ayant plus de 5 000 salariés ou réalisant plus de 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires devaient faire l’objet d’un arrêté du ministre de l’économie. Il faut donc avoir le courage de dépouiller tous les numéros du Journal officiel parus depuis début mai  […] pour dresser cette liste instructive.

Cette liste est effectivement riche d’enseignements car elle nous amène dans un autre univers, non plus celle des petites ou très petites entreprises en grande difficulté, mais celles des grandes entreprises. Certaines ont profité manifestement de l’aubaine.

Depuis des années, d’abord sous le quinquennat de François Hollande, ensuite sous celui d’Emmanuel Macron, les gouvernements successifs ont pris l’habitude d’apporter des aides massives aux plus grandes entreprises,  […] via l’instauration du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), par lequel plus de 43 milliards d’euros ont été apportés aux entreprises, sans qu’il leur soit demandé le moindre engagement, particulièrement en matière d’emploi.

Cela s’est prolongé avec le « pacte de responsabilité » qui a rendu ce dispositif pérenne, en le transformant en baisse de cotisations (sans toujours que l’emploi n’en soit le moins du monde stimulé).

Les PGE au profit de ces 45 grandes entreprises, qui ont atteint selon nos évaluations 15,2 milliards d’euros en 2020, s’inscrivent donc dans cette même logique néolibérale : apporter des nouvelles facilités financières à ces groupes, sans que l’État ne leur demande quoi que ce soit en contrepartie. Ou plutôt si !  […] s’engager à « ne pas verser de dividendes en 2020 à leurs actionnaires en France ou à l’étranger » et « à ne pas procéder à des rachats d’actions au cours de l’année 2020 ». [SIC … Prière de ne pas rire siouplait ! – MC]

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 […]  ce qui revient à dire que les actionnaires ne sont plus là pour assumer les risques, apporter les capitaux nécessaires en période de difficulté, ce qui permettait aux communicants de faire valoir les justifications des rendements élevés  […] . Ils ne sont là désormais que pour encaisser des dividendes. Les en priver constitue un immense sacrifice, aux yeux du gouvernement. Au bonheur des milliardaires, donc : de grands groupes, dont les actionnaires sont richissimes, se sont dépêchés d’en profiter.

Et même quand certains grands groupes éprouvent d’indéniables difficultés, comme dans les secteurs de l’aérien ou de l’automobile, rudement éprouvés par les effets de la crise sanitaire – ces PGE viennent confirmer les systèmes de consanguinité qui existent constamment entre les milieux d’affaires et les cercles du pouvoir.


 […] Laurent Mauduit – Médiapart. Titre original : « Prêts garantis par l’Etat: au bonheur des milliardaires ». Source (Extrait)