Éducation scolaire anglaise : tout sauf laïc.

Au cours des derniers mois, la laïcité à la française a une fois de plus été violemment décriée dans les médias anglo-saxons, qui affirment souvent que la séparation des Églises et de l’État favorise la discrimination, voire le racisme. Parallèlement, dans des pays comme le Royaume-Uni, de nombreux acteurs de la société civile luttent inlassablement contre l’influence de la religion sur la politique et, surtout, sur l’éducation.

C’est le cas de la National Secular Society, qui, depuis sa fondation, en 1866, milite pour un État laïque et naturellement pour l’abolition du délit de blasphème.

Charlie Hebdo a interviewé son directeur général, Stephen Evans, qui nous détaille les privilèges dont jouissent les religions au Royaume-Uni et raconte l’influence qu’elles exercent sur le système éducatif. Il explique également pourquoi le modèle français de laïcité est envié outre-Manche, mais aussi pourquoi il est peu probable qu’il devienne bientôt une réalité.

  • CHARLIE HEBDO : Le principe français de la laïcité est souvent attaqué par ceux qui font l’éloge de rapproche britannique des religions et de ce que l’on appelle les «politiques de multiculturalisme». La laïcité est-elle si impopulaire au Royaume-Uni?

Stephen Evans : La laïcité n’existe pas chez nous.

Nous avons une Église d’État, et la reine est à la fois la cheffe de l’État et la gouverneure suprême de l’Église d’Angleterre. Les séances du Parlement britannique commencent par des prières, et il y a à la Chambre des lords des sièges réservés aux évêques, qui ont une influence et un pouvoir sur les législations. Nos fonds publics servent également à financer les écoles religieuses du pays, car un tiers des établissements publics du Royaume-Uni ont aujourd’hui une orientation religieuse. Et au fil des ans, à mesure que la société se diversifiait, au lieu des principes de laïcité, nous avons adopté un modèle multiconfessionnel qui accorde des privilèges à toutes les religions aux côtés de l’Église d’Angleterre. La National Secular Society fait campagne depuis longtemps pour un modèle similaire à la laïcité française, mais ce que nous avons ici, c’est tout le contraire.

  • Je suppose qu’adopter le modèle multiconfessionnel était politiquement moins risqué que de séparer l’État des Églises?

Ce modèle est une sorte d’héritage. Comme, au Royaume-Uni, le rôle politique de l’Église a toujours été très important et comme la monarchie est étroitement liée à l’Église d’Angleterre, il était en effet plus facile d’étendre les privilèges aux autres confessions plutôt que de priver l’Église de son statut. Et si l’Église d’Angleterre accepte de partager les privilèges avec les autres religions, c’est pour maintenir ce schéma politique non laïque, car c’est elle qui en est la plus grande bénéficiaire.

Par exemple, elle a proposé de réserver des sièges au Parlement pour des représentants des autres communautés religieuses, puisque 26 évêques sont déjà à la Chambre des lords. Cependant, la plus grande partie de la population du pays est laïque, car la majorité des gens n’a pas de croyances religieuses ou ne pratique pas. Oui, nous devons embrasser la diversité de notre société, mais cela ne justifie pas que nos politiques et notre système éducatif soient construits autour de croyances religieuses.

  • Votre organisation mène une campagne active contre les écoles religieuses publiques outre-Manche. Quelle est l’influence des religions dans le système éducatif britannique?

En 1944, le pays a adopté la loi sur l’éducation, qui a entraîné une réforme massive de l’école dans l’Angleterre de l’après-guerre et a établi un système d’éducation national. Cependant, les législateurs ont fait une grosse erreur en maintenant le rôle de l’Église dans la gestion des écoles.

Cette loi a fondé un système d’écoles religieuses financées par les fonds publics. Nombre d’entre elles admettent des enfants sur la base des croyances religieuses des parents, ou même recrutent des enseignants en tenant compte de leur identité religieuse. Ces pratiques discriminatoires sont autorisées car, même dans la loi sur l’égalité de 2010, des exemptions spécifiques ont été instituées afin de ne pas provoquer de conflit avec les écoles religieuses.

De plus, au Royaume-Uni, nombreux sont les établissements privés à avoir une orientation religieuse. Et il existe encore une troisième catégorie d’établissements : les écoles religieuses illégales. Elles ne sont pas enregistrées et fonctionnent comme des centres d’endoctrinement, où la primauté est donnée à l’enseignement religieux.

C’est un problème difficile à résoudre car, ici, l’école à domicile est autorisée, et lorsque ces écoles illégales sont fermées, les enfants sont très souvent scolarisés à la maison. Nous savons que la France tente actuellement de résoudre ce problème. Il est certainement plus facile de le faire dans un système laïque, néanmoins, il faudra une volonté politique.

  • Le Royaume-Uni est également la seule démocratie occidentale à imposer des cultes obligatoires dans toutes les écoles, ce qui est une anomalie. Quelle est l’influence des idées religieuses sur les programmes scolaires?

Oui, le culte obligatoire à l’école existe toujours légalement, mais il n’est plus guère appliqué aujourd’hui, et il n’y a pas de sanctions pour les établissements qui ne le pratiquent pas.

Ce qui nous pose plus de problèmes, ce sont les cours d’éducation religieuse dans les écoles publiques. En effet, c’est une matière obligatoire dans le système éducatif public, qui plus est enseignée aux enfants dès leur entrée dans la scolarité. En la conservant au lieu de la remplacer par un cours d’éducation civique, comme nous le proposons, le Royaume-Uni minore les valeurs importantes dans l’enseignement scolaire.

D’autant qu’avec l’explosion des fake news et des théories du complot diffusées partout sur Inter-net, il est très dangereux d’apprendre aux enfants à tirer des informations sur la base de la pure foi.

L’influence de la religion dans l’éducation contribue à négliger complètement l’enseignement de la liberté d’expression et de la pensée critique, qui sont vitales pour la société. La France réussit très bien à défendre ses valeurs républicaines, la laïcité, la liberté d’expression, alors qu’ici on considère souvent qu’il est embarrassant de le faire.

  • Récemment, cependant, l’université de Cambridge a rejeté une proposition visant à réduire la liberté d’expression à l’université. Il s’agissait d’exiger des professeurs et des étudiants qu’ils soient « respectueux » des opinions divergentes et des diverses « identités». Le vote contre cette proposition a marqué la réaffirmation de la liberté d’expression sur les campus et dans l’éducation. Pouvons-nous garder l’espoir que les idées progressistes finiront par triompher de la politique religieuse et identitaire?

J’ai toujours tendance à être optimiste, et notre travail ainsi que notre combat continueront, mais, aujourd’hui, je suis plutôt très pessimiste. Il y a trop peu de personnes et d’organisations au Royaume-Uni prêtes à défendre la liberté d’expression. Nous sommes allés trop loin en voulant protéger les gens des offenses.

Notre organisation a été l’une des rares à publier des dessins de Charpie Hebdo, par solidarité. Il est trop souvent question de respecter les opinions de chacun, au lieu de respecter et de valoriser la liberté d’expression. Il y a une différence entre respecter le droit des individus à s’exprimer et respecter leurs opinions.

Les universitaires de Cambridge ont mis l’accent sur le fait que toutes les opinions doivent être tolérées, qu’il faut permettre à tout le monde de s’exprimer, et que les opinions et les croyances de chacun peuvent être bafouées. Être offensé est le prix à payer pour vivre dans une société libre. Nous sommes trop peu nombreux à défendre cette idée au Royaume-Uni.


Propos recueillis par Irma Shevchenko. Charlie Hebdo – 06/01/2021