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« Tous les jours, près de chez vous, un bon père de famille couche avec sa petite fille de 9 ans. Ou parfois elle lui fait juste une petite fellation. Ou c’est un oncle avec son neveu. »

Ainsi s’ouvre Le Berceau des dominations, l’ouvrage de Dorothée Dussy sur l’inceste, publié en 2013 (épuisé, il ressort en avril chez Pocket).

L’anthropologue s’est intéressée à la figure de l’ « incesteur » et est allée interroger, en prison, des hommes condamnés pour viol incestueux. La lecture est éprouvante, tant la réalité qu’elle décrit avec minutie relève de l’indicible, mais elle est riche d’enseignements. On estime qu’il y a, en France, de 5 à 10 % de la population qui subit ou a subi une situation d’inceste ou d’agression sexuelle étant enfant, ce qui représente près de six millions de personnes. Et surtout, cela veut dire, en creux, qu’il y a quantité d’ incesteurs.

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  • Pourquoi découvre-t-on en permanence la banalité de l’inceste ?

Dorothée Dussy.  […] Parce qu’on n’a pas envie de savoir. Beaucoup de travaux en ce moment en sciences sociales thématisent l’ignorance ou la fabrication de l’ignorance. Ce n’est pas le seul sujet sur lequel on redécouvre encore des choses qu’on sait pourtant déjà très bien, parce qu’elles sont hyper documentées. Mais c’est particulièrement vrai pour la prévalence de l’inceste et des abus sexuels sur les enfants : cela fait vraiment des décennies qu’il y a des enquêtes statistiques et on ne capitalise pas ce savoir, on n’en fait rien. Parce que si on admet les chiffres et qu’on les prend au sérieux, alors on est bien obligé de faire autrement que ce qu’on fait là, c’est-à-dire rien.

  • Pourquoi refuse-t-on de voir ?

Dorothée Dussy.  Cela dépend, quand on dit « on », de qui parle-t-on ? Les personnes incestées le disent, et continuent de le dire, et ne sont pas étonnées face aux chiffres de prévalence.

Les associations d’aide aux victimes d’inceste ou les associations féministes ne découvrent ni l’ampleur des violences domestiques ni l’ampleur des situations d’inceste. Si on parle des psys, des cabinets de psychothérapeutes en ville, ce n’est pas une découverte non plus.

De la même manière, les pédiatres ont publié des travaux dans lesquels ils s’inquiètent de constater qu’il y ait autant de situations d’agressions sexuelles commises sur les enfants. Donc, finalement, qui s’étonne ? Peut-être surtout les pouvoirs publics et les institutions.

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  • Dans votre ouvrage, vous parlez d’un ordre social qui permet l’inceste. De quoi s’agit-il ?

Dorothée Dussy.  L’ordre social, la façon dont notre société s’organise, interdit l’inceste en théorie (tout le monde le sait, tous les papas savent qu’ils ne doivent pas épouser leur fille) mais l’admet en pratique, puisqu’on a une prévalence stable d’agressions sexuelles commises dans les familles à travers les générations et les décennies depuis qu’il y a des enquêtes statistiques.

Ce qui fait de l’inceste quelque chose de structurel, autour de quoi notre société s’organise. C’est-à-dire que la famille vit très bien, sans heurts, même avec des viols répétés sur un de ses enfants, mais qu’elle dysfonctionne au moment où il y a une révélation de l’inceste. L’ordre social est entamé quand le système silence se fissure.

On le voit bien dans l’affaire Olivier Duhamel telle qu’elle est racontée par Camille Kouchner: la famille se décompose à partir de la révélation de l’inceste.

D’un côté les enfants Kouchner, qui sont restés en lien avec leur tante, qui était en faveur du dévoilement de l’inceste, de l’autre côté le reste de la famille et du cercle amical, qui fait force autour de l’incesteur.

C’est cela qui fait exploser la famille, ce n’est pas que le môme soit violé pendant deux ans chez lui, cela ne dérangeait pas pour le fonctionnement de la famille. Le garçon est écrabouillé, puis sa sœur, et son frère, mais la famille fonctionne en acceptant que certains soient massacrés.

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  • On a longtemps parlé de pulsion ou de pathologie pour justifier, du moins expliquer, les incestes. Pour vous, cela empêche de penser l’inceste de manière politique. Comment ?

Dorothée Dussy.  En pathologisant la question, on la dépolitise gravement. Si on fait du viol incestueux l’acte de quelqu’un qui ne peut pas se retenir, ou alors celui d’un pédophile ou d’une sorte de sociopathe, on se dédouane de penser à la responsabilité de cette personne.  […]

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  • […] … vous expliquez qu’il est impossible pour un enfant d’exprimer le moindre consentement.

Dorothée Dussy.  L’inceste est toujours commis par quelqu’un qui a autorité. Un enfant, quand il est incesté tout jeune (c’est-à-dire dans la plupart des cas, l’âge moyen au premier viol étant 9 ans), n’a pas d’expérience antérieure de la sexualité, il ne connaît pas les mots pour le dire. Et puis c’est tellement violent, tellement insupportable, tellement massif un corps d’homme adulte en érection face à un enfant.

Les enfants sont sidérés, ils ne peuvent rien dire. Les enfants sont ignorants des choses de la sexualité et ils sont habitués à obéir, donc comment pourraient-ils discriminer le normal et l’anormal ?

Ils sont habitués à dire « oui » à des choses qui ne leur font pas plaisir, tout le temps : ranger leur chambre, manger des épinards… Comment, quand on est enfant, discriminer le moment légitime où il faut s’opposer et tenir bon, par exemple face à un geste sexuel, du moment où ce n’est pas recevable ?

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Julia Vergely. Télérama. Titre original : « L’ordre social interdit l’inceste en théorie mais l’admet en pratique ». Source (Extrait)